Relations Décembre 2012

Le rire: banal ou vital?

Robert Aird

Des humoristes jongleurs d’identités

L’auteur est historien et professeur à l’École nationale de l’humour

En jouant sur les représentations des identités culturelles, les humoristes issus de l’immigration participent-ils à l’intégration des nouveaux arrivants, ou confortent-ils plutôt les préjugés et les stéréotypes?

 

Depuis quelques années, les Québécois peuvent assister à de nombreux spectacles d’humoristes d’origines ethniques diverses. En quoi ces derniers se distinguent-ils? Sur la forme, la majorité d’entre eux pratiquent le style américain du stand-up comic, de manière largement autobiographique, comme la plupart de leurs collègues. Mais ils proviennent d’un pays étranger ou d’une famille immigrante. Leur histoire nous paraît ainsi singulière et nous assure un dépaysement dans la bonne humeur. Ils s’inspirent de la diversité et de la richesse culturelle pour déclencher les rires en jouant sur les idiomes, les comportements, les mentalités, les mythes et les décalages. Les traits culturels et les stéréotypes de tout un chacun provoquent un grand rire rassembleur. Mais en même temps, ils déconstruisent les préjugés et les idées préconçues qui circulent au Québec concernant leur culture d’origine. Au passage, ils n’hésitent pas à rire de certains traits typiques des autres communautés peuplant le Québec, sans épargner leur propre groupe d’origine.
 
On peut supposer qu’ils participent ainsi à l’intégration des diverses communautés. Mais puisqu’il est connu que l’humour grossit et exagère les traits qui, autrement, ne feraient pas rire, l’humoriste ne contribue-t-il pas ainsi à perpétuer des stéréotypes et à refléter une image déformée de l’Autre? Tout comme à l’époque des Cyniques et d’Yvon Deschamps, l’emploi des préjugés et des clichés concernant certains groupes est risqué : même lorsque l’humoriste cherche à s’en moquer, voire à les dénoncer, fait-il prendre conscience au public de ses préjugés ou contribue-t-il, au contraire, à le conforter dans ceux-ci?
 
La réponse à cette question, on s’en doute, n’est pas définitive ou absolue. Chaque humoriste, chaque monologue se distingue en effet tant par le contenu, le type d’humour, l’angle choisi pour aborder un sujet. Il n’est donc pas aisé d’analyser certains propos, le rire cultivant l’ambiguïté et chaque personne ayant ses propres perceptions, parfois contradictoires. Malgré tout, on peut discerner certaines dynamiques à l’œuvre sur la scène humoristique d’ici, qui permettent de croire que l’humour peut jouer un rôle positif dans l’intégration de la diversité ethnique au sein de la société québécoise.
 
Attaquer les préjugés
Après avoir vu de nombreux numéros humoristiques, on peut en effet affirmer sans trop se tromper que l’humour favorise l’intégration et l’inclusion en attaquant les préjugés. L’humoriste et comédien Alain Nadro, par exemple, neutralise bien ceux-ci lorsqu’il arrive sur scène en disant : « Comme vous l’avez déjà remarqué, je suis… beau. Et en plus, je suis noir. On a chacun ses petits problèmes, hein? Non, mais, c’est pas facile d’être beau. » Il évoque ses débuts difficiles dans le showbiz : « Avec un gabarit comme le mien, je suis vite passé de prospect à suspect. » À peu près tous les préjugés à l’égard de la communauté noire y passent dans un grand éclat de rire.
 
Mehdi Bousaidan a quant à lui choisi la voie du personnage, celui d’un chef d’orchestre allemand de la génération des années 1930-1940. En se défendant du contraire, son discours ironique et contradictoire évoque les préjugés, le racisme, la misogynie et l’homophobie avec une efficacité comique redoutable. Par exemple, il rêve « d’un monde parfait où les Juifs, les Arabes, les Noirs, les femmes, les Grecs, les gitans et les humains pourront vivre ensemble ».
 
L’humoriste d’origine congolaise Eddy King aborde pour sa part les préjugés et le racisme en se moquant de l’image donnée des Africains dans Tintin au Congo, mais il ne manque pas non plus de taquiner les Blancs, majoritaires dans la salle. Il parle notamment du festival Nuits d’Afrique comme étant l’occasion pour les Noirs de se moquer des Blancs qui dansent sans avoir le sens du rythme. Tombe-t-il dans un cliché éculé? Considérant les blagues racistes qui circulent sur les Noirs, il est difficile de lui faire le reproche de recourir à un stéréotype pour narguer la majorité dominante. Toutefois, cette blague nous amène à nous interroger sur ce qui relève du trait culturel ou du stéréotype.
 
Du trait culturel au stéréotype
L’humoriste québécois d’origine irako-marocaine Adib Alkhalidey a déjà affirmé vouloir renoncer à faire des commentaires sur les communautés culturelles pour éviter, justement, les jugements stéréotypés et les commentaires bêtes témoignant de son ignorance à leur sujet. Il s’amuse simplement des clichés qui associent, par exemple, la clémentine, le haschich et le fait d’être Marocain. Dans un même ordre d’idées, il n’est pas question ici pour moi d’avoir la prétention de bien connaître toutes les communautés et d’ainsi pouvoir déterminer si tel ou tel humoriste projette un trait culturel typique, un stéréotype ou un préjugé.
 
Dans ce domaine, il faut peut-être faire confiance à l’intelligence du public. Lorsque Neev, humoriste québécois né de parents marocains juifs, imite un Africain, un Marocain qui cherche à parler à la québécoise pour s’intégrer à la majorité et un Québécois blanc francophone, il ne prétend pas qu’ils se comportent tous comme il les dépeint. Il évoque plutôt des traits culturels communs suffisamment courants ou un certain type de caractère familier que le spectateur sait reconnaître. Même chose lorsque Rachid Badouri imite un Italien, avec sa gestuelle et ses idiomes : il faudrait être bien ignorant pour croire qu’il représente la majorité des Italo-québécois, tant la caricature est appuyée.
 
Le public a-t-il perçu la caricature et la parodie ou s’est-il vu confirmé dans ses préjugés et ses visions stéréotypées? L’Autre se voit-il exclu lorsqu’on se moque de ses prétendus travers et de certains de ses traits culturels, ou le fait d’en rire contribue-t-il, au contraire, à l’intégrer à la majorité? Cela reste à confirmer plus empiriquement, mais sans doute y a-t-il du vrai dans ces deux interprétations en apparence contradictoires. En revanche, une chose est certaine : dans les cas observés ici, on ne constate aucune haine, aucune méchanceté ou mépris de l’Autre. En faisant rire de bon cœur le public, tous ces personnages sont plutôt perçus comme sympathiques et colorés. On n’exclut pas ceux qui nous font rire; on a plutôt envie de les adopter, de les intégrer à notre groupe.
 
Le rire provocateur
Le rôle inclusif du rire est cependant plus ambigu dans certains cas. En effet, le désir de certains humoristes de percer la rectitude politique associée au discours sur les minorités et sur les femmes, qui s’est installée depuis les années 1990, s’accompagne parfois de propos pouvant verser dans une forme de conformisme de droite, ou « d’humour dominant ». Si ce type d’humour teinte le discours de certains humoristes natifs du Québec, certains d’origine immigrante peuvent aussi adopter ce créneau qui contribue à alimenter les préjugés de part et d’autre.
 
C’est notamment le cas de Sugar Sammy, qui marque sa présence sur la scène locale en ressortant des préjugés énormes sur les Québécois. On ne distingue en effet aucune différence entre ses monologues et le Québec bashing du quotidien ontarien The National Post. Par exemple, son discours, loin de déconstruire le préjugé voulant que tous les Québécois soient racistes, renforce celui-ci en le réaffirmant et en désamorçant, sous le couvert de la blague, sa portée méprisante.
 
Comment expliquer que le public, composé en majorité de Québécois blancs et francophones, puisse rigoler en l’écoutant, alors qu’il s’indigne devant les propos tout aussi méprisants du commentateur sportif Don Cherry? C’est que l’humoriste est protégé par le paravent de l’humour. Il taquine son public, c’est « juste pour rire ». Et celui qui s’indigne n’a pas d’humour, ne comprend pas le second niveau, même s’il n’y en a pas vraiment et que le rire se veut simplement provocateur, sans souci de susciter la réflexion du public. Dans cette optique, celui qui refuse de se mettre du côté des rieurs est exclu et a forcément tort.
 
Ouverture à la diversité
Malgré la présence d’un « humour dominant » qui dénigre plus qu’il ne dénonce, qui raidit les barrières liées à la différence plus qu’il ne les efface, on peut supposer que la représentation des différences culturelles et des décalages entre les multiples identités, toujours en construction, jamais fixées, traduit une reconnaissance et une acceptation sociale de l’Autre. Aucun groupe ne peut vraiment se trouver exclu, puisque les éclats de rire touchent tout le monde et que, règle générale, le discours des humoristes mentionnés ici demeure dépourvu de méchanceté et de mépris. De voir tous ces humoristes d’origines diverses se succéder sur scène dans un grand éclat de rire ne contribue-t-il pas à abaisser les barrières culturelles? Une chose est certaine : le visage du Québec a changé et le talent de ces humoristes issus des minorités culturelles semble nous indiquer que c’est pour le mieux.

Le rire: banal ou vital?

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