Relations février 2014
Des foyers de résistance
L’auteur, prêtre, sociologue et professeur émérite à l’Université catholique de Louvain en Belgique, est le fondateur du Centre tricontinental (CETRI) et de la revue Alternatives Sud
Derrière les grands enjeux géopolitiques se profilent toujours ceux d’un capitalisme globalisé qui suscite de multiples luttes à travers le monde.
Les résistances populaires aux différents aspects du capitalisme mondialisé sont nombreuses et diverses comme on le sait. Je m’attarderai ici à deux pôles principaux, soit celui de l’extractivisme et des luttes paysannes et autochtones, et celui des révoltes arabes.
La prédation des ressources
Depuis plusieurs années, l’extractivisme, c’est-à-dire la forme capitaliste d’utilisation des richesses naturelles, suscite sans conteste l’une des principales luttes sociales contemporaines sur la planète. Les protestations contre les entreprises minières et pétrolières se multiplient. C’est que depuis la Seconde Guerre mondiale et, surtout, depuis l’ère néolibérale du « Consensus de Washington », l’extraction des matières premières connaît une expansion accélérée, au point où leur épuisement est à l’ordre du jour. Pour certains métaux, on parle de quelques années. Pour d’autres, et pour les sources d’énergie fossile, il s’agit de quelques décennies; seules quelques ressources comme le charbon ont un horizon dépassant une centaine d’années. On assiste donc à une véritable course aux matières premières, utilisant des techniques plus avancées qui permettent un meilleur accès aux ressources : mines à ciel ouvert pour les métaux, fracturation hydraulique pour le pétrole et le gaz de schiste, notamment.
Cela a des effets considérables sur les luttes paysannes, car l’épuisement progressif des richesses minérales et fossiles amène à se tourner vers la biomasse pour compenser les manques et en tirer profit. De plus, une utilisation intensive des sols (cultures de soja, palme, canne à sucre, etc.), se traduit par une reconcentration des terres et par leur accaparement sous diverses formes par de grands groupes de l’agro-industrie, qu’il s’agisse de propriétaires terriens ou d’entreprises transnationales. Les petits agriculteurs perdant leur travail, surtout dans les continents du Sud, de nombreux conflits ont éclaté. Les paysans sans terre sont de plus en plus nombreux et la migration vers les villes s’amplifie alors que les conditions sociales d’une vie digne ne sont pas réunies. Les mouvements paysans luttent non seulement pour la survie de l’agriculture familiale, mais aussi pour la protection du patrimoine écologique.
Les peuples autochtones, qui représentent plus de 250 millions de personnes dans le monde, sont particulièrement concernés. Partout, ils protestent contre des expropriations ou contre une utilisation de leurs terres provoquant une destruction accélérée de leurs milieux d’existence, de leur histoire, de leur organisation sociale et de leur culture. Face à ces résistances, tristement, la réponse des entreprises et des gouvernements, néolibéraux comme progressistes, est souvent la criminalisation par le biais de recours judiciaires, quand ce n’est pas la violence directe.
Au cœur des luttes paysannes et autochtones, un nouveau modèle de développement est mis de l’avant qui s’oppose à une vision commandée par la logique du profit à court terme, appuyée sur une idéologie scientiste et technocrate voulant que la science et les technologies parviendront toujours à résoudre les problèmes. Ce nouveau modèle prône plutôt une vision d’ensemble – holistique – de la réalité, prenant en considération tous les facteurs écologiques et sociaux dans une perspective de long terme. Il cherche à restaurer l’équilibre du métabolisme entre la nature et le genre humain par une utilisation rationnelle et raisonnable des richesses naturelles et par le développement d’une agriculture paysanne renouvelée et biologique, plus efficace à long terme que les monocultures.
Le printemps arabe
Un autre pôle de résistance majeur à l’heure actuelle est celui des mouvements populaires arabes qu’on observe depuis 2011 dans plusieurs pays, de la Tunisie au Yémen en passant par l’Égypte et la Syrie. S’ils n’étaient pas attendus par l’opinion mondiale, de nombreux analystes du monde arabe s’attendaient à l’explosion de tels mouvements, qui sont le résultat de deux facteurs principaux ayant déjà provoqué des effets semblables dans d’autres parties du monde.
Ces divers pays, dont certains avaient adopté des orientations socialistes de redistribution du revenu national, sont passés au néolibéralisme au cours des années 1980 et 1990, sous l’égide du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale. Un appauvrissement des populations, surtout dans les campagnes, et une augmentation des inégalités sociales en ont résulté. Puis, comme tous ces États étaient gouvernés par des régimes politiques autoritaires, se joignit à l’insécurité économique un désir de liberté civique. La conjonction de ces deux facteurs a fourni la base des révoltes que l’on a appelées le « printemps arabe ». Dans une grande mesure, il s’est agi de réactions similaires à celles des peuples de pays d’Amérique latine, des Philippines ou d’Indonésie confrontés à ces problèmes. Mais contrairement à l’Amérique latine, cela n’a pas débouché sur des gouvernements post-néolibéraux. La phase néolibérale du capitalisme n’a guère été remise en question. Les nouveaux régimes se sont plutôt alignés sur un changement de leadership politique.
Le facteur religieux a joué un rôle dans cette évolution. Les Frères musulmans, ayant développé des actions sociales assistantielles auprès des plus pauvres, surtout ruraux, ont gagné de l’influence politique au point d’assumer le pouvoir en Tunisie et en Égypte, après la Turquie. Créés à la fin des années 1920 en Égypte, proches des mouvements fascistes européens dans les années 1930, ils prônent un islam dit modéré, mais partisan de la charia. En même temps, les mouvements islamistes radicaux, liés ou non à Al-Qaïda, partisans d’un rétablissement des califats musulmans anciens, ont trouvé un terrain d’action favorable et ont amplifié leurs actions violentes, de l’Irak à la Tunisie en passant par la Syrie, la Somalie et le Mali.
L’évolution de ce « printemps » n’est pas compréhensible sans le recours à l’histoire du colonialisme occidental, qui favorisa les courants islamistes contre le nationalisme arabe, considéré comme le véritable danger pour ses intérêts. Elle ne l’est pas non plus sans considérer les intérêts pétroliers européens et étatsuniens qui provoquèrent les guerres en Irak et en Afghanistan et les interventions directes ou indirectes faites en Libye et en Syrie.
S’il s’agit donc pour l’instant de révolutions « partielles », qui remettent peu en question le modèle économique dominant, la conscience qu’ont une partie des mouvements arabes de l’importance de cette remise en question pourrait faire évoluer leur action vers des objectifs à plus long terme tendant vers une réelle émancipation.


