Relations novembre-décembre 2017

Pour une démondialisation heureuse

Jean-Yves Potel

Dérives inquiétantes en Pologne

L’auteur est écrivain et historien, spécialiste de la Pologne

Les réformes ultra-nationalistes du parti Droit et Justice au pouvoir se poursuivent.

 

Les tensions montent au sein de l’Union européenne. Une procédure d’infraction à l’État de droit a été ouverte l’an dernier contre le gouvernement polonais. Le vice-président de la Commission, Frans Timmermans, le président français, Emmanuel Macron et la chancelière allemande, Angela Merkel, expriment une même préoccupation. « Nous ne pouvons pas nous taire », disait Angela Merkel, fin juillet.

Que se passe-t-il en Pologne ? Formé après les élections de l’automne 2015, le gouvernement s’est fait élire sur un programme populiste, national et conservateur. Il répondait aux mécontentements à l’égard des gouvernements précédents de centre droit ultralibéral, perçus comme responsables d’un accroissement des inégalités socioéconomiques, d’une nouvelle insécurité sociale et de corruptions morales sinon matérielles. Sur cette base, le parti Droit et Justice (PiS, selon l’acronyme polonais) de Jarosław Kaczyński et d’Andrzej Duda (nouveau président de la République), s’est allié avec le mouvement protestataire Kukiz’15 animé par l’ancien rocker Pawel Kukiz, fort de 21 % des suffrages et proche de l’extrême droite. Légiférant à toute allure et avec détermination, la coalition s’est lancée dans un « bon changement », selon leur slogan, remettant en cause nombre des acquis de ces 25 dernières années suivant la chute du communisme.

Le gouvernement a surpris en commençant par des réformes institutionnelles. Non annoncées lors des campagnes électorales, elles aboutissent toutes à une mainmise autoritaire du PiS sur les institutions (réforme du Tribunal constitutionnel, nominations d’amis politiques dans les médias publics, contrôle des services de renseignement, des institutions judiciaires, de l’éducation, etc.). Ces réformes remettent en cause les principes mêmes de l’État de droit inscrits dans les traités européens ratifiés par la Pologne, notamment le principe de séparation des pouvoirs. Cette offensive est doublée de mesures sociales coûteuses qui profitent du bon état de l’économie (hausse des allocations familiales et des salaires, réduction de l’âge de départ à la retraite, etc.), une redistribution qui flatte la base sociale du gouvernement – et creuse les déficits. S’y ajoute une forte charge idéologique qui réquisitionne l’ensemble des moyens de l’État, des médias aux programmes scolaires, pour exalter le patriotisme et l’héroïsme d’une Pologne catholique abandonnée et pour réécrire l’histoire, y compris celle des changements survenus depuis 1980. Lech Wałęsa, par exemple – président du syndicat Solidarność durant le régime communiste – n’aurait été qu’un minable leader local, agent de la police communiste… Sur le front diplomatique, la Pologne s’isole, refuse de respecter ses engagements européens sur les migrants ou l’environnement. Elle se retrouve ainsi seule avec la Hongrie – elle-même fortement critiquée pour ses atteintes à l’État de droit – tout en développant une agitation antigermanique, antirusse, antimusulmane, antieuropéenne, bref, anti-tout !

Ces politiques se heurtent pourtant aux mécontentements de la société polonaise. Depuis 18 mois, trois grandes vagues de manifestations spontanées ont rassemblé des foules immenses dans toutes les villes du pays : au printemps 2016 pour la « défense de la démocratie », à l’hiver 2016-2017 contre l’interdiction totale de l’avortement, et au printemps-été 2017 contre les réformes de la justice. Des corps professionnels – travailleurs de la santé, enseignants – sont alors descendus dans la rue contre les réformes.

La société polonaise est de plus en plus divisée en deux camps déterminés, d’audiences équivalentes, même si le soutien du gouvernement domine dans les sondages (autour de 35 % et 40 % pour le PiS, 10 % pour Kukiz’15). La polarisation de la société est forte, bien que seuls les contestataires descendent dans la rue. L’opposition politique, qu’elle soit libérale ou de gauche, ne parvient cependant pas à capter cette contestation sur le plan électoral pour le moment. Le parti sortant – la Plateforme civique, centre droit – est déconsidéré, son audience (de 26 % à 30 %) est surtout locale et concentrée dans les villes les plus populeuses ; aucun renouvellement du leadership national ne semble émerger. Un autre parti, plus récent, Nowoczesna (« Moderne »), libéral de centre gauche, ne parvient pas à le supplanter avec ses 7 % à 10 %, malgré sa participation active aux manifestations. Quant à la gauche, qui n’a plus de représentants au Parlement alors qu’environ 10 % à 15 % du corps électoral pourrait la soutenir, elle est divisée et impuissante.

Le gouvernement PiS dirigé par la première ministre Beata Szydło profite donc de ces divisions. Mais la radicalité de ses orientations exacerbe les tensions sociales : les réformes de l’éducation et l’imposition de nouveaux programmes scolaires ultranationalistes, ou bien les attaques contre certains journalistes indépendants, la liberté des médias ou le libre accès à Internet, ont dominé la rentrée cet automne. De plus, en persévérant dans ses atteintes à l’État de droit malgré les pressions européennes, le gouvernement s’expose à des sanctions. Surtout, l’on voit apparaître des contradictions au sein de la majorité : le président Andrzej Duda, issu du PiS, a mis son veto, en juillet, contre deux lois adoptées par la majorité gouvernementale portant sur l’organisation de la justice. L’épiscopat de l’Église catholique, soutien traditionnel de la majorité, et même le parti allié Kukiz’15, ont exprimé leur solidarité avec le président. Par le biais d’une déclaration, les évêques se désolidarisent également de la campagne antigermanique réclamant de nouvelles réparations pour les dommages subis lors de la Deuxième Guerre mondiale. Assistons-nous à une fissure dans le monopole du PiS ? Rien n’est certain, mais en cet automne 2017, le PiS a aussi de quoi s’inquiéter.



Restez à l’affut de nos parutions !
abonnez-vous à notre infolettre


Share via
Send this to a friend