Relations juillet-août 2016

Myriam Minville Gallagher

Dépossession des terres : quelques repères historiques

L’auteure, étudiante à la maîtrise en science politique à l’Université de Montréal, a travaillé, entre autres, au Réseau d’études transnationales et de l’action collective (REDTAC) 

À l’époque précoloniale, les Africains attachaient une signification symbolique et matérielle à la terre. Les droits liés à l’accès à la terre étaient déjà négociés et en perpétuelle mutation suivant les changements politiques, économiques, religieux et démographiques. Mais à l’époque coloniale, l’Afrique vit apparaître avec le capitalisme un phénomène nouveau pour elle : l’acquisition des terres en lien avec l’accumulation globale du capital et l’exportation des ressources. Aujourd’hui, ce sont plus de 70 % des accaparements de terres qui se font sur le continent africain.
 
Lorsque des organisations comme GRAIN – qui soutient la lutte des paysans et le contrôle collectif sur des systèmes alimentaires fondés sur la biodiversité – alertèrent l’opinion publique, en 2008, sur le phénomène de « l’accaparement des terres », l’accent fut d’abord mis sur son caractère sans précédent. C’est exact. Il faut cependant éviter d’adopter une perspective tranchée entre « l’avant » et « l’après » si l’on souhaite comprendre la complexité historique du phénomène, marqué par la destruction progressive, par le capitalisme, la modernité et l’État, des relations que les communautés locales avaient avec la terre.
 
Pour bien comprendre ce processus d’accaparement des terres, il nous faut remonter jusqu’au « partage de l’Afrique » orchestré en 1884 par les puissances coloniales européennes de l’époque – nommé très justement en anglais The scramble for Africa (« La ruée vers l’Afrique »). Ce regard rétrospectif permet de dénombrer quatre autres vagues de « dépossession » des terres (1873-1918, 1919-1939, 1945-1955, 1960-1990) et de constater que chacune d’elles a été précédée, comme en 2008, d’une crise financière ou politique majeure et d’une instrumentalisation juridique opérée par des acteurs transnationaux.
 
La Conférence de Berlin (1873-1874), par exemple, où fut planifiée la première partition de l’Afrique (Afrique de l’Ouest), a été précédée d’une crise économique majeure, en 1873. La partition de l’Afrique de l’Ouest est ainsi motivée par la nécessité de créer un environnement économique favorable à l’exportation de ressources, qui permettra aux puissances coloniales de prospérer.
 
L’accaparement des terres se réalise généralement au moyen de quatre « pouvoirs », qui parfois s’enchevêtrent : la coercition, le marché, le droit, la légitimité. Il se fait en effet souvent par la force ou la menace de son recours par l’État, national ou étranger. Les livres d’histoire en témoignent largement ainsi que les manifestations actuelles du phénomène, documentées entre autres par des sites comme <farmlandgrab.org>. Dans une perspective néocolonialiste, combinant les pouvoirs de la coercition et du marché, d’aucuns affirment que la violence plus subtile de la dette, en obligeant les États à se plier aux directives de privatisation des institutions financières internationales, au cours des dernières décennies, s’est substituée à la brutalité sans fard du pouvoir métropolitain (colonial) au XXe siècle. Ainsi, la Banque mondiale, entre autres, a probablement présidé au processus de dépossession des terres dans les années 1980-1990 en liant l’aide internationale à la croissance de la propriété privée, celle-ci étant présentée comme la solution la plus optimale à la sécurité foncière, suivant la logique néolibérale.
 
Concernant l’usage du droit, on peut se rapporter à la deuxième « ruée vers l’Afrique », qui suivra la Première Guerre mondiale. Celle-ci mettra la table aux investisseurs privés en mettant à profit le « droit » des colonisateurs pour légitimer leurs « transactions ». Un phénomène semblable s’est produit à la suite des crises alimentaire et financière de 2008 : des « Directives volontaires pour une gouvernance responsable des régimes fonciers », établies par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), ont été adoptées en 2012, venant ainsi légitimer, d’une certaine manière, les transactions foncières.
 
Quant à l’usage de la notion de « légitimité » dans l’accaparement de terres, et son intégration dans le droit, il est un élément récurrent à travers les divers cycles d’accaparement. Cette légitimité se fonde bien souvent sur l’utilisation du concept de terra nullius. À cet effet, l’exemple des « guerres du désert » en Argentine, au XIXe siècle, est révélateur. À l’époque, les desiertos ne référaient pas à des terres arides, mais bien à des terres considérées, par les élites nationales ou étrangères, comme des espaces vides ayant un énorme potentiel économique. Ce sont de tels espaces que nous appelons aujourd’hui « terres vacantes » et qui justifient parfois l’acquisition de terres « non exploitées », qui sont dans les faits des terres pastorales, à vocation spirituelle, etc. Après plus de 100 ans, le même récit est utilisé par les acquéreurs de terres pour se les approprier. 

Restez à l’affut de nos parutions !
abonnez-vous à notre infolettre

Share via
Send this to a friend