Relations novembre 2000

Le modèle américain

Franklin Midy

Démocratie-Haïti, SOS!

L’auteur est professeur de sociologie à l’UQAM

Depuis les élections, la tentation autoritaire est aux portes de la cité

Le spectacle choquant de milliers de bulletins de vote jetés dans les rues comme dans une poubelle publique, au lendemain des élections du 21 mai, qui avaient pourtant reçu la veille le satisfecit de la communauté in­ternationale, donne à mesurer l’écart entre le rêve et la réalité en Haïti. Ce qui, au départ, semblait la solution à une crise politique interminable, n’a servi, une fois de plus, qu’à verrouiller la der­nière issue de secours : la création d’institutions démocratiques.

Le peuple haïtien pourra-t-il maintenir son rêve de changement social, sauver son projet de société démocratique? On semble loin aujourd’hui de la fameuse résolution du symposium catho­lique de 1982 : « Il faut que ça change ». Loin dans le temps. Loin surtout de l’objectif social. Les inégalités demeurent scandaleuses, la participation citoyenne est un vœu renvoyé aux calendes grecques et la demande de justice un cri dans le désert. Plus loin encore de la possibi­­lité de transformer le système de quasi apartheid social. Le rêve du changement, qui a habité les acteurs jusqu’en 1995, qui les a unifiés et mis en mouvement, les a portés à lutter sans compter leurs peines pour le bien commun, au-delà des intérêts individuels et catégoriels; ce rêve mobi­lisateur et unificateur est aujourd’hui en sommeil. L’apparente victoire, en 1990, de Jean-Bertrand Aristide et de son Opé­ration Lavalas – manœuvre politique élaborée – a fini par dérouter et épuiser le Mouvement social pour le chan­gement, apparu au début des années 80.

Après l’embargo destructeur de trois années contre les militaires qui ont renversé le président élu, après l’intervention américaine de 1994 pour réinstaller ce dernier au pouvoir et contrôler sur place la situation, après la politique d’impunité, dite de réconciliation, imposée par l’occupant-invité et pratiquée par le protégé-président, après le triomphe des « grands mangeurs » et de la pratique de la grande corruption, après l’enfoncement dans une lutte sans merci pour le pouvoir au sein de la grande famille La­valas, tout s’est mis à se défaire et à s’emmêler.

La fuite éperdue de boat people dé­sespérés, momentanément ralentie après la chute de la famille Duvalier en 1986, a repris de plus belle, malgré le risque connu d’un refoulement presque assuré. Le trafic de paysans pauvres, accablés par un chômage sans assurance et sans fin, a repris sur la frontière Haïti-République dominicaine; ils se jettent littéralement dans les filets des trafiquants de braceros (travailleurs sans papiers et sans protection). Mais pourquoi donc courir soi-même, semble-t-il, au devant de l’oppression ou de la servitude volontaire? La passion de la quête d’un bien rêvé serait-elle plus forte que la raison informée sur la quasi impossibilité de l’obtenir? Espérer contre toute espé­rance semble préférable à désespérer, faits à l’appui. Il suffit aux damnés de la misère amère de savoir qu’ils s’en vont à la recherche de la vie ailleurs.

Retour aussi de la peur devant la prise de contrôle de la rue par des bandes de « chimères » et la montée de l’intolérance politique. Branle-bas dans les classes moyennes : quelques-uns repartent ou regardent vers d’autres terres d’accueil, beaucoup vivent dans la hantise de devoir un jour partir, une fraction critique monte la garde et appelle la société civile à se mobiliser contre « le retour à la situation qui pousse nos compatriotes de plus en plus fréquemment et de plus en plus massivement à fuir la terre natale au péril de leur vie à la recherche d’un hypothétique mieux-être à l’étranger ».1 On peut partout entendre, dans l’intimité des conversations, le SOS d’une population inquiète.

L’économie régresse, la pauvreté augmente, l’insécurité s’accroît. Le gouver­nement se montre incapable d’imaginer des solutions aux problèmes et perd continûment une partie de sa légitimité. L’État perd son autorité et la mafia voit augmenter sa capacité d’action, de corruption et d’attraction. Les partis ou grou­pements politiques sont tout occupés à leur guerre sans merci pour le pouvoir, tandis que le pays est resté longtemps paralysé, sans gouvernement constitutionnel et sans parlement. Quand enfin on finit par s’entendre, en mars dernier, pour organiser des élections le 21 mai suivant, grandes étaient les attentes. L’espoir aussi de sortir enfin de l’impasse.

Mais le parti Fanmi Lavalas de l’ex-président Aristide a pris tous les moyens irréguliers pour s’accaparer le pouvoir. Il a imaginé, avec ses fidèles de l’Exécutif et du Conseil électoral, un mode de calcul contraire à la loi électorale, qui lui a permis de rafler tous les sièges au Sénat, sauf un. Depuis cette victoire à la Pyrrhus, le pays est plus que divisé, il est au bord de l’éclatement. 

1. Cent quatre-vingt-treize intellectuels, artistes et professionnels ont lancé en juillet dernier, à Port-au-Prince, une Pro­testation citoyenne à laquelle fit écho, à Montréal, l’appel de 23 intellectuels et professionnels d’ori­gine haïtienne : Gardons ouverte la voie de la dé­mo­cratie!

Le modèle américain

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