Relations Automne 2021 / Chronique littéraire

Dialogue poétique entre les mots de l’autrice et éditrice Valérie Lefebvre-Faucher et les images de l’artiste visuelle Natascha Niederstrass

« Ce fut un printemps sans voix.[1] » Confinée aux marches de mon appartement, j’écoutais pourtant les oiseaux revenus. Ils animaient le vert minimal dans les craques du béton, joyeux, plus tranquilles sans doute que leurs prédécesseurs. Chaque année quand les journées s’allongent, mon inquiétude perce la neige, je guette ce qui ne renaît pas et je pense un moment : ça y est, tout est perdu. C’est maintenant l’année sans abeilles et sans fruits, l’année des oiseaux qui tombent. L’année des conserves d’urgence. Mais la fin est lente dans ce monde « pas tout à fait mortel » que nous nous sommes fabriqué. Année après année, revient le bourdonnement. Je pleure de soulagement devant les guêpes, les mannes, les baleines. Celle qui est venue mourir dans notre port cette année-là, s’est-elle dit, émue, comme moi : tiens, qu’arrive-t-il aux humains? On n’entend plus les enfants jouer. J’espère que ce n’est pas l’année de leur extinction…

On dit que le livre Printemps silencieux, de Rachel Carson, que je convoque ici, est un de ceux qui ont changé le monde, qu’il a provoqué un grand éveil écologiste et fait interdire des substances toxiques. Son autrice a évidemment été traitée d’hystérique par les scientifiques de l’industrie chimique. Et moi je ne voudrais pas d’organes qui ne se tordent pas en écho à la nature. Censurer notre peine ne nous rend pas plus lucides.

Ce printemps-là je confiais donc mon espoir aux oiseaux. Savent-ils par où revenir de la fin du monde ? Moi je ne sais rien d’autre qu’y aller. Mais lentement. Je saluais les locataires, avec qui je resterais coincée dans Villeray. L’univers s’arrêtait au tournant. De grands pigeons à queue pointue occupaient la frontière, rue Gounod. Nous regardions passer les voitures comme des trains. Nous cherchions maladivement des petits espaces de terre où planter quelque chose, n’importe quoi qui pousse et qui respire, nos consciences nues contre l’hostilité de la ville, et les clôtures qui repoussent les pauvres. Dans ce bunker à ciel ouvert, si nous ne pouvons plus compter sur une communauté en mouvement, nous ne tiendrons pas bien longtemps. Je me disais, en épiant les bourgeons, ce n’est qu’une question de temps avant que nous commencions à nous manger.

Les passants, mes semblables, se croisaient la tête basse, le souffle déjà coupé, aspiré sous les portes, emporté dans un amas de gaz explosif qui s’accumule, mais où ? dans une pièce secrète dont personne n’a encore trouvé l’entrée. Où est passé tout cet air que nous ne remuons plus ? Quand les moteurs s’éteignent tendez l’oreille au chuintement

Dans les rues vides de toutes les villes du monde court un vent faible : le son de ce qui échappe à l’existence. C’est la matière noire du bruit, une galaxie du rien. Les oreilles sensibles détectent la carte des fissures
par lesquelles s’écoule la vie

Les fous et les Cassandres reconnaissent cette musique de peur, mais cela ne les empêche pas de se fracasser le crâne aussi bien que les autres
bouches bées depuis cette révélation : le printemps silencieux, c’était le nôtre.

Je ne sais plus penser, j’écoute. Je voudrais entendre chaque souffle qui manque et les regretter un à un. Je trébuche sur le vide à la place de vos soupirs. Chaque absence prédit la prochaine. J’ai accueilli ce tranchant du silence, je l’ai laissé entrer, j’en ai mis dans des pots de toutes les grandeurs où il ne tient pas, je vis dans ses débris, des amas de silence mûr dont on ne sait que faire. Le négatif de vos chants. Au moins ce n’est plus la peur. Ce n’est plus ce mensonge, ce théâtre anxiogène de la vie préservée.

La révélation était pour moi aussi. Même pour toi. La condamnation jette du lest. Nous entrons dans le douloureux provisoire que nous avons toujours habité, sans l’admettre. Les enfants ne rient plus, ils montent le volume de leurs écouteurs. Les pumas, les coraux avancent sur leur propre chemin, ne nous regardent pas, à leurs côtés dans la plaine grise. Nous avons voulu faire comme si la mort n’avait pas été là tout le temps, à écouter les naissances avec autant de joie que nous. Comme si elle n’était pas l’artisane de notre beauté. Et a-t-elle une voix ?

Les étourneaux psychopompes lancent des regards portes ouvertes
approximatifs
et la perdrix dans ma poitrine,
avec son costume de prédateur, son désir d’écrire des livres qui changent le monde et sa danse trop grands pour elle, ne fait reculer personne.

J’essaie de me recueillir, mais que suis-je sans ce désir de bouger, et ma machine à générer vos voix ?

La rage me remplit jusqu’aux yeux, dresse mes plumes devant le désastre
que je n’empêche pas
mes mains déminéralisées ne trouvent jamais la terre
s’agitent
branchies

J’ai envie de vous entendre crier.


[1] Rachel Carson, Printemps silencieux, Marseille, WildProject, 2009, p. 44.

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