Relations novembre-décembre 2017

Salima Massoui

De la marge au centre. Théorie féministe – bell hooks

Gloria Jean Watkins, mieux connue sous son nom de plume bell hooks, est une intellectuelle et militante féministe afro-américaine qui a irrémédiablement marqué la pensée féministe contemporaine. Son essai autobiographique De la marge au centre est un livre profondément bouleversant, puisqu’il part du vécu personnel et social de l’auteure, une femme américaine noire issue de la classe populaire, pour repenser le féminisme d’une manière qui ait du sens pour la masse des femmes et non pour quelques-unes seulement, nommément les femmes blanches privilégiées. Sa réflexion l’amène à repenser des problématiques classiques comme le sens du féminisme, le pouvoir, la violence envers les femmes, l’éducation, le travail, la parentalité et la liberté sexuelle pour réarticuler la lutte féministe tant théoriquement que pratiquement.

Les quatre premiers chapitres du livre retracent l’historique du mouvement féministe américain depuis la fin des années 1960, tout en contestant l’idée qu’il puisse exister une oppression commune à toutes les femmes. En effet, cette thèse postule que les femmes partagent un sort commun et que la classe sociale, la race, la religion ou l’orientation sexuelle ne changent rien à l’oppression vécue. Au contraire, pour bell hooks, le sexisme n’est pas l’unique facteur d’oppression qui détermine un destin. Or, les féministes blanches agissent souvent en libératrices, comme si les femmes racisées, discriminées et exploitées ne savaient rien de leurs propres conditions d’existence, y compris du patriarcat. Cette attitude, selon l’auteure, témoigne d’une idéologie raciste et « classiste » puisque les femmes noires, tout comme celles d’autres groupes, acquièrent souvent une connaissance intime du patriarcat et développent des stratégies de résistance à même leur quotidien.

Pour sortir de cette pensée hégémonique, bell hooks insiste sur la nécessité d’une action politique solidaire visant à changer les fondements culturels qui permettent l’oppression sociale des individus. Elle récuse la position féministe radicale faisant des hommes des ennemis à combattre et à vaincre. Au contraire, elle souligne que les femmes non blanches sont conscientes depuis longtemps de partager beaucoup plus d’expériences d’oppression avec les hommes de leur groupe social et racial qu’avec les bourgeoises blanches. Conséquemment, elle appelle à une lutte qui engagerait les femmes et les hommes pour mettre un terme à l’oppression sexiste.

Pour ce faire, l’auteure propose de s’attaquer aux modes des pensées hiérarchiques que reproduisent tant les hommes que les femmes et qui représentent un obstacle majeur à leur émancipation. Ces modes de pensée sont généralement institués par des hommes qui ont établi des règles sociales favorisant leur autorité et qui leur permettent d’en abuser, notamment contre les femmes. Bien que conscientes de cette logique patriarcale, les féministes blanches étaient convaincues que pour y mettre fin, il fallait qu’elles fassent elles-mêmes l’exercice du pouvoir, sans pour autant se demander comment y arriver de façon moins corrompue, coercitive ou destructrice que les hommes. Ces bourgeoises ont donc adopté un modèle masculin reposant sur l’affirmation de la force, de la confiance en soi et de l’assurance propre aux hommes de leur classe. Évidemment, en les imitant, elles sont devenues oppressives à leur tour, y compris envers d’autres femmes. Si ces femmes avaient consacré plus d’énergie à la conscientisation de ces représentations acquises dès l’enfance, elles n’auraient probablement pas reproduit la même hiérarchisation de classe et de race que les hommes.

L’analyse de l’auteure est très prometteuse. Elle met en lumière le vécu de femmes qui sont souvent marginalisées dans les écrits féministes. On sent à travers ces lignes la préoccupation profonde de l’auteure pour l’amélioration de la théorie féministe, notamment à travers la prise en compte de la diversité des expériences féminines. Le livre est rédigé d’une manière simple et accessible. On peut toutefois émettre deux critiques. Premièrement, sa colère envers les fondatrices du mouvement féministe l’a amenée à étendre ses reproches à toutes les féministes blanches et à ne pas distinguer entre celles qui sont réellement racistes et classistes, et celles qui ne le sont pas (ou qui le sont peu). Deuxièmement, bell hooks doit beaucoup plus qu’elle ne le reconnaît aux théoriciennes féministes marxistes et radicales des années 1970, ne serait-ce que par son emploi des concepts de classe sociale, de capitalisme et de patriarcat. Plus encore, j’irais jusqu’à argumenter que la pensée de bell hooks constitue un élargissement intéressant de la pensée de ces théoriciennes.

 

De la marge au centre. Théorie féministe

bell hooks

Préface de Nassira Hedjerassi

Traduction de Noomi B. Grüsig

Paris, Cambourakis, 2017, 301 p.

Pour une démondialisation heureuse



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