Relations novembre-décembre 2016

La trahison des élites : Austérité, évasion fiscale et privatisation au Québec

Julia Posca

De la vraie richesse

L’auteure est chercheure à l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS)

L’épouvantail de la dette et les politiques d’austérité nous font oublier le vrai sens des mots richesse et prospérité. Pour le retrouver, il faut renouer avec l’action politique collective pour le bien commun.

Pour qui ne le savait pas déjà, le gouvernement de Philippe Couillard, en mettant le cap sur le déficit zéro dès son élection en 2014, a agi en véritable sauveur. Les huissiers étaient aux portes de la province et le premier ministre, en leur montrant l’ampleur de l’exercice de « rigueur » qu’il avait mis en œuvre, les a convaincus de ne pas partir avec les meubles. Soupir de soulagement. Si cela peut sembler absurde, c’est du moins ce que l’on pouvait croire en écoutant l’entrevue qu’il a accordée à la journaliste Céline Galipeau en décembre 2014 :
 

« Pourquoi l’urgence M. Couillard ?
– Parce qu’on peut plus se permettre de repousser à plus tard ce qui aurait dû être fait. […]
– Peut-être retarder d’une année ?
– Ben on n’en a plus les moyens. Après six déficits consécutifs, avec une dette publique qui atteint 55 % du PIB […] on n’a tout simplement plus la place pour absorber des déficits supplémentaires sur un ou deux ans de plus. Il faut rétablir l’équilibre, c’est absolument essentiel. […]
– Est-ce que vous craignez la décote ?
– La décote, on y a échappé de près. Quand on est arrivé avec les chiffres du vérificateur général et que les experts indépendants Godbout et Montmarquette ont fait leur rapport, je peux vous dire que la tension était palpable. »

 
Le chef libéral, comme tant d’autres membres de la classe politique, a joué à fond la carte de l’imminence d’une catastrophe budgétaire pour enfoncer dans la gorge de la population son programme néolibéral. C’est ce qu’on pourrait appeler, pour paraphraser l’historien et philosophe Philip Mirowski, ne pas gaspiller une crise grave. Car crise il y a eu en 2008, une crise financière puis économique qui a secoué la planète et qui s’est répercutée ici comme ailleurs sur le budget de l’État. Mais la situation n’a jamais été alarmante chez nous, en tout cas pas sur le plan des finances publiques. Pourtant, rien de tel qu’une bonne frousse pour forcer l’adoption de politiques qui seront nécessairement impopulaires. Il s’agit d’ailleurs d’une autre déclinaison de ce que la journaliste et essayiste Naomi Klein a pour sa part qualifié de stratégie du choc, dans un livre éponyme publié en 2008, soit l’année où la bulle des subprimes éclatait aux États-Unis. Elle y montre comment les dirigeants des pays capitalistes, entre autres, ont exploité des événements catastrophiques pour faciliter l’implantation de politiques pro-libre-marché. Rapportée à la situation du Québec, il faudrait cependant parler d’une catastrophe de série B, étant donné l’ampleur somme toute assez modeste qu’a eue chez nous la crise de 2008.
 
Qu’importe, un vaste ménage s’imposait de toute façon dans les finances de l’État nous dit-on, car selon une ritournelle connue, « nous dépensons au-dessus de nos moyens ». En vertu d’une reconstitution historique et sociologique douteuse, on reproche aux baby-boomers d’avoir élaboré au Québec un modèle social coûteux et excessivement bureaucratique. Le discours alarmiste sur la dette est ainsi d’autant plus efficace qu’il se double d’un discours moralisateur transformant les dépenses publiques en un péché dont serait coupable, ultimement, l’ensemble de la population.
 
Revenir au politique
Nous voilà donc empêtrés dans un débat qui a complètement évacué le politique de sa substance. L’urgence a aboli le temps nécessaire à toute discussion raisonnée sur les revenus et les dépenses de l’État, et la morale a réduit les citoyens et les citoyennes à des êtres fautifs qui se sont rendus dépendants d’une machine infernale carburant au crédit bon marché. Paradoxalement, l’individu occupe dans ce tableau à la fois la position du coupable et celle de la victime, car cette critique de la dépense publique condamne du même souffle le bien-être des citoyens au nom du portefeuille des contribuables. Il s’agit de libérer les pauvres payeurs de taxes du joug de l’État-providence, comme si, laissés à eux-mêmes et grâce à la magie du libre-marché, ils allaient pouvoir enfin vivre dans l’abondance.
 
Les institutions créées entre autres dans le cadre de la Révolution tranquille, celles qu’on aimerait aujourd’hui démanteler au nom du déficit zéro, devaient pourtant à l’origine contribuer – dans un contexte où les solidarités traditionnelles s’effritaient et où des individus, atomisés, étaient à la merci des entreprises à la recherche d’une main-d’œuvre docile et bon marché – à les rendre plus libres en brisant leur dépendance vis-à-vis du marché. On le sait, ces principes ont toutefois été pervertis. La nécessité de refonder l’État s’impose donc en effet, mais là s’arrête notre accord avec les apôtres du laisser-faire. Car il n’échappe à personne que derrière la guerre aux déficits se cache un désaveu des services publics et du filet social universel ainsi qu’une volonté de mettre l’État au service de la croissance des profits privés.
 
Vous avez dit prospérité ?
Lorsque l’élite politique et économique nous parle de sa vision d’un Québec plus prospère, il est question de croissance, d’excellence, de concurrence, de gouvernance, d’efficience… Autant d’objectifs ou de moyens pour y parvenir qui semblent à mille lieues des préoccupations et des problèmes quotidiens vécus par la plupart d’entre nous. Rien ne nous empêche, cependant, d’abandonner ce vocabulaire gestionnaire qui a insidieusement colonisé les termes du débat pour mieux mettre à l’ordre du jour les enjeux que nous jugeons prioritaires. Bien qu’il ne soit pas raisonnable de négliger la question de l’endettement public, il est plus urgent de réfléchir aux moyens d’atteindre un enrichissement global de la société plutôt que de céder aux caprices d’une minorité qui n’a que faire de la solidarité sociale. Pour ce faire, c’est toute l’action publique qui doit être redéfinie à partir d’un souci aigu du bien commun et de l’épanouissement individuel et collectif. Essayons de délimiter les axes autour desquels articuler cette réflexion.
 
Il faut d’abord parler de qualité de vie. À l’heure où les salaires stagnent et l’endettement augmente pour une majorité de gens, alors que le travail est toujours plus exigeant et difficile à concilier avec les autres sphères de la vie, il faut prendre les moyens d’assurer à chacun et chacune des conditions de vie et de travail qui permettent de s’épanouir et de vivre dans la dignité. Il faut reconstruire les programmes et les politiques qui constituent notre filet social, mais aussi mettre nos services publics à l’abri des ententes de libre-échange, sans quoi, on ne fera que gérer les conséquences de l’appauvrissement économique et psychique d’une part toujours plus grande de la population.
 
Il faut, ensuite, se soucier de la qualité de nos relations sociales. L’épanouissement d’une collectivité dépend en effet de la qualité des liens qui unissent ses membres. Il faut ainsi viser, dans tous les domaines de la vie (famille, travail, loisirs, politique, etc.), une plus grande égalité entre les individus, s’assurer que tous et toutes puissent s’impliquer autant dans la sphère publique que privée et, pour ce faire, mettre en place des mesures afin de réduire les écarts (de revenus, de participation, etc.), notamment entre les hommes et les femmes, entre les personnes nées ici et celles qui y ont immigré, entre les différentes générations… On comprend, en filigrane, qu’il s’agit de revaloriser la citoyenneté, que l’on tente trop souvent de réduire au rôle stérile de contribuable.
 
Il faut enfin se préoccuper de la qualité de notre environnement. C’est en vain que l’on débat du salaire minimum ou du nombre de paliers d’imposition à instaurer si l’on ne se soucie guère de préserver les lieux qui nous accueillent et qui sont le fondement de nos vies et de nos communautés. L’État peut et doit devenir un acteur principal de la transition écologique, sans quoi nous n’aurons peut-être plus de dette, mais aucun patrimoine naturel non plus à transmettre aux générations futures.
 
Si la proposition que j’esquisse ici circonscrit certains axes d’intervention que devrait privilégier un État qui entend agir au nom de la population, elle s’ancre aussi dans une conception anti-utilitariste du lien social et de la solidarité qui devrait animer l’ensemble des initiatives démocratiques nécessaires pour transformer la société. Certes, rien ne nous empêche de demeurer aveuglément sur la voie de la croissance perpétuelle et de la compétition tous azimuts. Mais une collectivité qui choisirait plutôt de poursuivre les objectifs ébauchés ici sommairement pourrait, peu importe le niveau qu’atteindrait le revenu de ses habitants ou le rythme de croissance de son PIB, se considérer tout aussi prospère, sinon plus, car elle serait alors parvenue à mettre au centre de la politique la préoccupation pour la vie bonne et le vivre-ensemble.

La trahison des élites : Austérité, évasion fiscale et privatisation au Québec



Restez à l’affut de nos parutions !
abonnez-vous à notre infolettre


Share via
Send this to a friend