Relations mars-avril 2020

La scène a fait le tour du monde. Des femmes en rangs serrés, yeux bandés, pointent du doigt en clamant : « Le violeur c’est toi ! » La chorégraphie et le chant, créés par le collectif féministe Las Tesis au plus fort du soulèvement populaire qui secoue le Chili depuis octobre dernier, dénoncent avec une rare puissance les violences faites aux femmes. Le viol, comme l’indique le titre de l’œuvre (Un violeur sur ton chemin), mais aussi les disparitions, les féminicides et l’impunité pour les coupables. C’est aussi la complicité de la police, du système de justice et de l’État qui est dénoncée : « L’État oppresseur est un macho violeur ! », dit la chanson, qui cible en particulier la répression et la violence exercées par les policiers chiliens.

Rien d’étonnant à ce que la performance, diffusée sur les médias sociaux, soit rapidement devenue virale. Ce fut d’abord le cas en Amérique latine, à la faveur d’un mouvement féministe qui, ces dernières années, s’est particulièrement mobilisé contre la violence de genre, au point de devenir un des plus importants agents de transformation sociale dans cette région du monde – pensons au mouvement Ni una menos (« Pas une de moins ») contre les féminicides ou à la lutte pour l’accès à l’avortement sécuritaire, libre et gratuit dans plusieurs pays latinoaméricains. Mais la création de Las Tesis a aussi été reprise dans des dizaines de villes du monde, tant au Nord qu’au Sud, devenant en quelque sorte un nouvel hymne féministe international, témoignant d’une réalité qui transcende les frontières.

Inspirées des travaux de l’anthropologue argentine Rita Laura Segato, les paroles dénoncent en effet une réalité que toutes les femmes du monde vivent jusque dans leur chair : celle d’un ordre social et politique dans lequel le masculin continue de s’affirmer comme un pouvoir et une domination sur le féminin (et tout ce qui est désigné comme tel). Un ordre aux modalités et contre-pouvoirs certes fort divers selon les pays et les cultures, mais qui partage néanmoins ce trait commun de déployer une panoplie de moyens (physiques, mais aussi politiques, économiques, sociaux, moraux, etc.) pour subordonner les femmes au contrôle des hommes.

C’est cette violence multiforme que la mise en scène des corps, dressés avec défi dans l’espace public, fait apparaître au grand jour : « Le patriarcat est un juge qui nous condamne d’être nées [femmes] / et notre sentence est la violence que tu ne vois pas / […] la violence que, maintenant, tu vois » (traduction libre), dit bien la chanson. Ce faisant, elle s’en prend aussi directement au déni de la violence, déni qui fait fermer les yeux, blâmer la victime et disculper les coupables – jusqu’à les présenter comme des victimes.

Il y a donc dans la vague mondiale de femmes reprenant ce chant une interpellation impossible à ignorer, y compris chez nous. D’autant que le déni qu’elles dénoncent en pointant du doigt, nous en connaissons quelque chose : c’est l’inertie du gouvernement canadien qui a tant tardé à agir face à la disparition et au meurtre de centaines de femmes et de filles autochtones ; c’est la société québécoise qui met 30 ans avant d’admettre que la tuerie de Polytechnique était un attentat antiféministe, alors que le tueur lui-même l’a revendiqué comme tel ; c’est le recours systématique aux termes « crime passionnel » et « drame familial » en lieu et place de féminicide – le meurtre d’une femme parce qu’elle est femme, et parce qu’un homme n’accepte pas qu’elle échappe à son contrôle…

Les hommes doivent entendre le cri collectif lancé par toutes ces femmes et éviter de sombrer, une fois de plus, dans le déni. Il faut prendre conscience du fait que ce déni agit comme un mécanisme de défense intrinsèque d’un modèle de masculinité toxique et qu’il contribue à le reconduire, alors qu’il faudrait s’en émanciper de toute urgence. Ce modèle, ancré dans un perpétuel besoin d’affirmer une supériorité pour masquer sa fragilité constitutive, a certes évolué sous la pression du féminisme, mais il demeure hégémonique et nourrit d’importants ressacs misogynes un peu partout – de Donald Trump à Jair Bolsonaro. Il est d’autant plus nécessaire de saper ce modèle qu’il est nocif et violent pour tout le monde : les femmes, mais aussi les hommes et la nature, comme l’ont bien montré les écoféministes.

Alors que s’ébranle en ce mois de mars la 5e action de la Marche mondiale des femmes, il faut souhaiter que les hommes ne demeurent pas en reste, comme si ces enjeux ne les concernaient pas, et qu’ils contribueront à faire résonner la demande d’égalité et de justice que portent les mouvements féministes. Leur solidarité est nécessaire si l’on souhaite un jour que cette demande fondamentale ne soit plus perçue comme une menace, mais comme une promesse de libération pour toutes et tous.

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