Relations juillet-août 2016

À qui la terre? - Accaparements, dépossession, résistances

David Bruer

De la terre brésilienne dans notre bas de laine

L’auteur est gestionnaire de programmes à Inter Pares, à Ottawa
 
Dans la foulée de la crise alimentaire de 2008, il est apparu que deux fonds de retraite canadiens, la Caisse de dépôt et placement du Québec et la British Columbia Investment Management Corporation, avaient des investissements dans un fonds américain créé pour acheter des terres agricoles dans plusieurs pays, dont le Brésil. Il s’agit du fonds agricole mondial TIAA-CREF Global Agriculture LLC (TCGA). La Caisse de dépôt y détient une participation de plus de 250 millions de dollars.
 
Quels sont les effets de ces investissements ? Où les terres acquises se trouvent-elles ? Les petits exploitants ont-ils été chassés de leurs terres à la suite de ces acquisitions ? Si l’on se fie au rapport sur l’investissement agricole responsable de TIAA-CREF[1], tout va bien : « Les investissements agricoles de TIAA-CREF sont réalisés seulement dans des régions et des pays où nous pensons qu’il existe une infrastructure de gestion et de vérification à la hauteur de nos standards […]. Nous nous efforçons d’éviter d’investir dans des zones où les lois foncières sont ambiguës et là où nous achetons des terres, nous nous assurons de faire les recherches de titres de propriété appropriés et de confirmer la propriété des terres avant de procéder » (p. 8 et 20).
 
Étant donné que des fonds canadiens, suédois et américains ont de l’argent investi dans ce fonds, des organismes de ces trois pays – dont, au Canada, Inter Pares, l’Église unie, Développement et Paix et l’Alliance de la fonction publique – se sont réunis, en 2013, pour aider un groupe brésilien de défense des droits de la personne, la Rede Social de Justiça e Direitos Humanos, à enquêter sur l’effet de ces investissements[2]. Ce fut un processus long et difficile, les fonds de pension ayant refusé de fournir des données sur les terres qui ont été achetées.
 
Malgré tout, il a été possible d’avoir accès à des documents publics permettant d’identifier plusieurs fermes ayant été acquises par une entreprise créée pour canaliser les investissements de TCGA. On sait donc que quatre de ces fermes se trouvent dans les États de Maranhão et de Piauí, dans le nord-est du Brésil, où les conflits fonciers et l’accaparement des terres sont monnaie courante. Les membres de la Rede se sont rendus dans la région pour rencontrer les communautés voisines et la Commission pastorale de la terre de l’Église catholique. Il en est ressorti que les fermes achetées par TCGA étaient auparavant la propriété d’un homme d’affaires brésilien, Euclides de Carli. Celui-ci fait l’objet de plusieurs enquêtes criminelles parce qu’il aurait acquis des terres de manière illégale, voire violente, notamment en faisant appel à des voyous armés pour chasser les gens de leurs terres ou en commanditant l’assassinat d’un fermier récalcitrant. D’autres enquêtes ont fait la lumière sur ses méthodes, comme la falsification de documents, dont lui et d’autres se servent pour acheter des terres dans la région.
 
Au cours de la visite des membres de la Rede aux communautés voisines d’une ferme acquise par TCGA, les habitants ont expliqué que les acquéreurs recourent à la violence pour les chasser avant de revendre leurs terres aux entreprises agro-industrielles. Ailleurs, on leur a raconté qu’une partie des terres appartenant à un fermier avait été clôturée par l’accapareur avant d’être mise sous surveillance par des forces de sécurité privées.
 
TCGA se sert d’un montage complexe pour contourner et violer les lois brésiliennes conçues pour limiter les investissements étrangers dans les terres agricoles. Ses investissements dans le secteur foncier brésilien alimentent, de surcroît, la spéculation foncière et l’expansion de l’agro-industrie, laquelle favorise l’accaparement des terres, la destruction de l’environnement, l’exploitation de la main-d’œuvre et crée beaucoup de problèmes sociaux et de santé dans les zones rurales du Brésil.
 
Les citoyens et les citoyennes du Québec et du Canada veulent que les revenus que leur procurent leurs régimes de retraite publics, notamment le Régime de rentes du Québec, que gère la Caisse de dépôt et placement du Québec, soient stables et ils s’inquiètent, à juste titre, que ceux-ci ne suffisent pas à les maintenir à l’abri de la pauvreté. Mais il y a fort à parier que beaucoup d’entre eux ne seraient pas heureux de savoir que leurs fonds de retraite font une partie de leurs profits en sous-traitant l’accaparement des terres, au Brésil comme ailleurs, à des hommes d’affaires locaux connus pour leurs méthodes aussi violentes qu’illégales. Chose certaine, une fois informés de cette situation, ils devraient exiger que leurs fonds de retraite et que la Caisse de dépôt et placement, notamment, mettent fin à leurs investissements agricoles au Brésil et veillent à ce que les terres accaparées soient rendues aux communautés locales.

 


[1] « Responsible Investment in Farmland Report », TIAA-CREF, 2014.
[2] Consulter le rapport « Fonds de pension étrangers et accaparement des terres au Brésil », 17 novembre 2015.

À qui la terre? - Accaparements, dépossession, résistances

Restez à l’affut de nos parutions !
abonnez-vous à notre infolettre

Share via
Send this to a friend