Relations mai 2001

La fatigue  politique du Québec

Jean-Claude Ravet

De la Nation inc. à un projet démocratique

La marchandisation du monde fait de la défense de la démocratie l’enjeu central de la nation.

Les instances dirigeantes du Parti québécois ont préféré ne pas débattre de la question nationale, en se ralliant d’une manière apparemment unanime – mais controversée – autour de Bernard Landry. Cette stratégie semble avoir été motivée par la volonté de ne pas réveiller de vieux démons et d’afficher une position incontestable en faveur d’un natio­nalisme civique inclusif, délivré de tout caractère ethnique. Je crains que derrière cette déclaration de principe politically correct se cache un nationalisme à caractère essentiellement marchand qui refuse de s’avouer tel.

Quel projet nationaliste le PQ a-t-il en tête, en effet, quand il s’acharne à vider de son sens toute idée de vivre ensemble en participant au démantèlement des mécanismes de régulation politique au bénéfice de la souveraineté du capital? Voilà un paradoxe qui donne à penser. Comme si on pouvait concevoir une nation sans société! Pourtant, c’est vers cela que nous achemine la frénésie pour le tout économique, dont fait montre sans pudeur Bernard Landry, en réduisant les questions proprement politiques et de justice sociale à des consi­dérations marchandes. S’intégrer au concert des nations signifie dans cette perspective profiter le plus avantageusement possible de la dépolitisation de la société et de sa dissolution dans l’économique, en renforçant son statut d’État entrepreneur au sein du libre-échange mondialisé, où tout est jugé à l’aune du profit et de la productivité.

La nation visée serait donc apolitique, privatisée! Paradoxe préoccupant qu’illustre à souhait l’enthousiasme des leaders du PQ pour l’ALENA et récemment pour la ZLEA. L’idée d’une participation délibérative des citoyens à la définition des fina­lités et des orientations de la société devient dès lors désuète. Il s’agit de laisser place à un consensus fictif autour de solutions techniques, concoctées par des experts et appliquées par eux. Le huis clos du Sommet des Amériques a été un bel exemple de la nouvelle citoyenneté qui se dessine.

La base même de la démocratie se voit sapée par l’envahissement des espaces publics de discussion, des domaines de solidarité, de reconnaissance mutuelle, d’élaboration de normes communes par la logique marchande. Pris dans l’étau technocratique et marchand, la parole publique s’atrophie progressivement en statistiques, les débats en sondages, le projet de société en real politik. Cette emprise renvoie finalement chacun à sa maisonnée, à la sécurité de l’enclos, comme seul lieu où l’exercice de la souveraineté est encore possible.

Un nationalisme civique ou marchand?

Que peut bien signifier alors ce nationalisme dit civique que les leaders du PQ opposent au nationalisme ethnique de la vieille garde? Il laisse pour le moins perplexe devant la marchandi­sation du monde à laquelle le PQ participe sans grande distance critique. Il risque d’aboutir, à plus ou moins long terme, comme remake postnational à l’hégémonie néolibérale, à promouvoir un État sans nation, conçu comme gestionnaire d’intérêts économiques privés. Face à un État qui se dépouille du politique comme d’une peau morte, en effet, une nation civique de ce type ne peut que participer de l’illusion démocratique.

S’il faut rejeter le nationalisme ethnique, nous devons tout autant nous préoccuper de ce nationalisme marchand qui ne se dit pas et qui se cache derrière le spectre de l’ethnicité. Tous deux, en fait, participent de la dérision du politique, de la déraison économique, soit en taisant les voix plurielles dans la contemplation de l’origine, soit en les couvrant de la cacophonie du marché. L’un et l’autre sacrifient la démocratie sur l’autel d’un principe identitaire naturel – l’origine ou le marché – profondément antipolitique, en l’extrayant du débat et de l’histoire. Ils ne s’excluent d’ailleurs pas. Le nationalisme mar­chand peut appeler à la rescousse la corde ethnique, sans que celle-ci contrecarre son projet.

Si le projet nationaliste est bel et bien pris dans les filets de la mondialisation qui le métamorphose en projet entrepreneu­rial lucratif, cela ne veut pas dire pour autant que le nationa­lisme civique ne puisse être promis à un meilleur avenir, loin de là. Mais encore faut-il qu’il s’inscrive résolument à l’intérieur d’une option démocratique et de justice sociale.

L’idée de nationalisme civique, centrée sur la citoyenneté, doit cristalliser l’idéal démocratique et nous permettre de continuer à élaborer des contre-pouvoirs démocratiques, des alter­natives au déni du politique et d’alimenter cette lutte en déployant un imaginaire qui la soutienne.

Dans le processus de mondialisation économique, l’État rompt avec l’idée de nation et met de l’avant une citoyenneté postnationale qui pourrait même inclure, comme on l’a vu avec les négociations avortées de l’AMI, les multinationales comme des citoyens à part entière. Devant ce phénomène inquiétant, la nation peut s’avérer le nom propre de la démocratie expatriée. Le rôle des mouvements sociaux et communautaires dans cette quête de la nation est essentiel : par eux surgissent le conflit et le débat politique paradoxalement rejetés hors de l’enceinte de l’État. L’action collective pointe vers la recomposition de la communauté politique qui n’est plus comprise simplement dans une perspective instrumentale et stratégique d’administration technocratique de la société. Elle vise l’intégration du culturel, de l’éthi­que et du politique et la prise en compte d’espaces publics de délibération où se discutent et s’élaborent la finalité et les orientations de la société.

Le projet démocratique de la nation

La nation (de natio : naissance) rappelle, de prime abord, l’importance du naître pour une communauté politique. Nous naissons dans un monde déjà habité et ce monde humain est tissé d’histoires, de récits et d’interprétations entrelacés, dans les­quels l’identité humaine est intriquée et ne cesse de se cons­tituer. On ne peut gommer un rapport au monde médiatisé par le langage et le sens, en lui substituant un rapport utilitaire et instrumental, sans entraîner la déshumanisation de la société et l’instrumentalisation de l’existence.

Cet ancrage dans l’histoire, ces limites culturelles de la société que trace l’idée de nation, ne sont pas une cage; ils offrent au contraire la possibilité d’un passage vers l’expé­rience politique fondamentale : celle qui arrache l’existence à la passivité du passé et du donné, pour l’introduire dans cet ébranlement du sens et la crise des certitudes dans l’ordre des affaires humaines, soustrait à la tyrannie du réel.

Les appartenances culturelles ne constituent donc pas une nation. Tout au plus en constituent-elles une condition préa­lable. Pas de nation sans appartenance, sans rapport mémoriel à soi, sans reconnaissance d’une dette de sens de laquelle émerge toute subjectivité, toute autonomie et notre langage même. Mais cette conviction du sol ne peut en aucun cas cons­tituer la nation au sens politique. Sans communauté politi­que, ces appartenances se fragmentent, se replient sur elles-mêmes, s’absolutisent et entrent en compétition : commence alors la guerre des dieux. Elles trouvent au contraire leur sens dans leur remise en question, qui permet de les saisir dans leur caractère inachevé et construit, en continuelle recomposition. Le présent, comme le passé, retrouve alors sa texture symbo­lique, problématique, et cesse d’être un pur donné, redonnant sens au conflit, au débat et à la citoyenneté.

Toute solidité du sol est incompatible avec la démocratie, bien qu’elle prolifère sous la forme de lobbies et d’ayants droit – court-circuitant le politique. La nation doit en effet se saisir comme « solidarité, communauté des ébranlés », selon l’expression du philosophe tchèque Jan Patocka. Elle met en scène ce qui sous-tend le vivre-ensemble : le monde. Le souci que les êtres humains, en tant que citoyens, manifestent à son égard garantira leur humanité. De naturel, le monde devient politique, il relève de notre responsabilité. Il n’est pas simplement un espace commun, mais un horizon de sens qui apparaît en autant que nous mettions en jeu notre existence dans la cons­truction de la cité.

Dans un contexte de résistance, de dissidence à l’ordre économique mondial, le nationalisme civique fait appel à une fondation démocratique qui ne va pas de soi. Il est ce projet politique au cœur duquel le monde commun, l’entre-nous – non le chez-soi à l’image d’une maisonnée et de sa gestion hiérarchique – émerge comme souci premier. Car il maintient la pluralité humaine en action et écarte le repli dans le seul souci de soi, l’unique recherche de confort et de bien-être individuel, qui rejette le monde dans l’obscurité et dans l’oubli. De la même manière, la tentation de plus en plus forte de bannir les ci­toyens de l’espace public au nom de l’efficacité, de la productivité, pour que seuls des experts s’y affairent, tend à rendre vaine l’idée même de nation. Car cela signifierait la consécration de l’impuissance et la dépossession de la liberté.
Les mouvements pluriels de résistance qui se déploient dans la société québécoise contre la réduction du monde en un simple univers de marchandises échangeables, de ressources exploitables, sont donc partie intégrante du projet démocratique de la nation. Le nationalisme civique appelle à rompre avec ce qui nous enferme dans un destin commun. À oser la liberté. l

La fatigue  politique du Québec

Restez à l’affut de nos parutions !
abonnez-vous à notre infolettre

Share via
Send this to a friend