Secteur Revue Relations

DOSSIER : Le vivant aux enchères

De la boulimie des biotechnologies au cannibalisme du marché

Par : Louise Vandelac et Jean Pichette

Louise Vandelac est professeure au dé­par­tement de socio­logie et à l’Institut des scien­ces de
l’environnement de l’UQAM, et cher­cheure au CINBIOSE


Des OGM aux biomatériaux, en passant par les technologies de reproduction, l’industrie du vivant est en train de remodeler les frontières de la vie. Derrière les portes closes des laboratoires, au nom de la santé et du développement économique, c’est l’idée même de l’humain et de sa place dans le monde qui se trouve ainsi mise en jeu.

Entre la vie et la mort, entre le normal et le pathologique, la ligne est souvent bien mince. Il suffit parfois d’un souffle, d’un mot (un « oui » ou un « non ») pour que le monde bascule. Depuis toujours, les sociétés ont balisé les voies de passage entre vie et trépas, mais aussi entre le néant et l’être. La naissance et la mort sont les marques de notre finitude, les deux pôles entre lesquels le sens peut se déployer et les liens à l’Autre se nouer : c’est pourquoi l’individu n’a jamais pu porter seul la responsabilité de tracer les contours de son humaine condition.

Mais le vent tourne, et murmure depuis quelques années d’étranges rêves, nous donnant des illusions d’immortalité. L’industrie du vivant, avec ses phantasmes de toute-puissance, aspire à dévorer toutes les limites, y compris celles de la vie. L’individu, au nom de son mieux-être ou de l’assouvissement de ses désirs, se trouve ainsi sommé d’appuyer sans mot dire tous les délires de cette industrie, faute de quoi il sera accusé de maudire le progrès. Le combat – y compris médical – pour l’amélioration des conditions de vie ne saurait, bien sûr, cesser sans que soit du même coup brisé un ressort important de notre humanité. Mais jusqu’où les limites de celle-ci peuvent-elles être repoussées ? Est-il raisonnable que des choix touchant à la définition de l’humanité puissent être simplement abandonnés à de prétendus impératifs financiers ou à des individus en quête d’une vie dite… meilleure ? Il y a péril en la demeure humaine lorsque la parole est séquestrée, que le débat public s’efface derrière les « miracles » de la technoscience. Pourquoi abandonner son statut de citoyen en entrant dans le temple de l’industrie du vivant, alors qu’elle transforme le monde en un immense laboratoire, souvent au nom des intentions les plus nobles ?

Chacun sait, par exemple, que la peine causée par un désir d’enfant déçu, ou tardant à se concrétiser, peut être énorme. De celles qui peuvent nous habiter longtemps, peut-être à tout jamais. Mais cela suffit-il à justifier qu’on sépare la sexualité et la conception, l’individu et son corps, voire même, dans les dons de gamètes, les géniteurs de leurs éventuels enfants ? Cela suffit-il à cautionner le développement d’une production médicalisée, technicisée et coûteuse d’embryons, dont certains naîtront, alors que d’autres seront stockés dans l’azote ou transformés en matériel de laboratoire, inaugurant ainsi une nouvelle filière de l’espèce humaine ? Cela suffit-il à légitimer qu’une génération commence à stocker sa descendance et à en modeler des caractéristiques essentielles comme le sexe ?

Bref, en voulant assouvir à tout prix le désir légitime et frustré de certains couples, ne fait-on pas glisser du même coup l’engendrement des êtres humains vers leur production marchande ? Des expressions telles que « banques de sperme » et « embryons surnuméraires » ne sont pas fortuites : elles mettent déjà en évidence que, partie par partie (sperme, ovule, embryon et gène), nous entrons dans un horizon, marchand, en train d’enfermer la vie, toute la vie, dans la Life Industry. C’est cela qui se joue derrière une scène où les larmes, le désespoir et l’angoisse de parents virtuels camouflent  la féroce « mise en chair » du monde, ou l’enchère du monde.

La religion de la santé

La fertilité semble un paradis perdu dans l’univers des technologies de conception artificielle. Comme si, dans nos sociétés biologisantes, la transmission de la vie adoptait des airs de vie éternelle, alors que l’incapacité d’engendrer « son enfant » redoublait la mort de l’individu. Pour tenter de répondre à ce symptôme qu’est l’absence d’enfant de soi, cette médecine cherche moins à protéger et à restaurer la fertilité qu’à contourner des problèmes réels ou suspectés de fertilité. Du même coup, les femmes au cycle artificialisé et aux ovaires stimulés produisent jusqu’à des dizaines d’ovules matures, devenant ainsi les mammifères les plus prolifiques, et leurs grossesses multiples sont vingt-cinq fois plus nombreuses, avec tous les risques liés.

Ce singulier virage de l’acte médical, qui apporte une solution technique à un désir tendant à s’ériger en droit individuel, devrait suffire à faire sortir le « débat » du cercle des éthiciens : après tout, la nature des liens unissant les humains entre eux est une question éminemment politique. Et ce n’est que la partie visible d’une vague de fond en train de laminer l’espace politique, de le transformer en un lieu de gestion biopolitique du monde, où les liens entre les humains, comme ceux qu’ils nouent avec la nature, sont peu à peu happés par l’« industrie du vivant ».

C’est paradoxalement au nom de la santé que l’humanité s’évertue ainsi à sortir du monde humain. Mais en devenant une nouvelle religion, la santé s’avère incapable de penser la santé de l’humanité. « Tout homme bien portant est un malade qui s’ignore » disait le Dr Knock, dans la pièce de Jules Romains. Le temps semble venu de prendre cette phrase à la lettre. Devant un concept de santé boulimique, aux frontières poreuses et dévoreuses, l’intervention médicale semble en effet s’attacher de plus en plus à remodeler le corps individuel et social, quitte à ignorer parfois les ressorts psychiques de ces désirs et phantasmes, qu’on semble vouloir littéralement incarner dans la chair. Troquant la prévention et la thérapie classiques pour la thérapie génique, la médecine prédictive (espérant lire notre avenir dans nos prédispositions) et la production de biomatériaux, il est périlleux de faire de la santé l’avenir radieux… Comme si on cherchait à oublier que la vie est une maladie mortelle sexuellement transmissible.

Dans le cas de l’engendrement humain, la perversion de sens est patente pour qui veut bien garder ses yeux ouverts. Contrairement à ce que suggère l’expression – courante en France – de « procréation médicalement assistée », c’est moins la procréation qui est assistée que la médecine elle-même. Grâce à la transformation de la procréation en opération techno-économique de fabrication d’humains, et d’humains-laboratoires vivants, elle change de corps et de décor, de sens et de finalité. L’intervention contre la pathologie et ses méfaits fait place, peu à peu, à la fabrication et à la transformation de l’humain, voire à la production du vivant, catégorie de l’indifférencié qui devrait pourtant nous faire frémir…

Les défis en matière de prévention, de soin et de dia­gnostic sont pourtant plus complexes et plus urgents que jamais. Dans un ouvrage publié en 1996 et traduit l’année sui­vante sous un titre évocateur – L’homme en voie de disparition ? –, une équipe de scientifiques américains a montré que certains produits chimiques synthétiques, disséminés dans la nature depuis une cinquantaine d’années, entraînent des dérèglements du système hormonal. Ces produits, qualifiés de perturbateurs endocriniens (dioxines et furannes, BPC, DDT, etc.), sont notamment associés à une augmentation de l’incidence de certains cancers et de malformations génitales, ainsi qu’à une baisse radicale de la fertilité masculine. On se trouve ainsi dans la situation où ce type de pollution chimique – dont les sources ne sont pas encore neutralisées et dont les effets subsistent pour longtemps dans l’environnement, la chaîne alimentaire et nos tissus – risque d’intensifier les problèmes de fertilité et l’artificialisation de la reproduction.

Une fois réduit à un procès de reproduction programmée, contrôlée, technicisée, entre les mains d’experts qui la « socialisent », la reproduction devient ainsi de plus en plus étrangère à l’humanité. Dans l’univers froid des gamètes et des embryons, des mères porteuses et des éjaculateurs anonymes, l’idée de généalogie disparaît, et avec elle celles du lien et de la limite. Faut-il alors s’étonner que dans le monde d’individus interchangeables qui en découle, la peur de ne pas laisser de trace singulière, de mourir avec le sentiment de n’avoir jamais vécu une vie propre, unique, nourrisse le fantasme de la reproduction à l’identique ? En inaugurant sans le savoir des mutations du vivant que le génie génétique se targue aujourd’hui de mener avec « science », les perturbateurs endocriniens ouvraient ainsi, par leurs effets sur la fertilité masculine et via les technologies de reproduction, voire le clonage, une voie royale à la perpétuation de l’insignifiance.

La marchandisation du vivant

Il n’est nul lieu où le vivant ne soit désormais investi par les biotechnologies, qui l’encerclent de tentacules munies de ventouses aspirant les dollars. Entre la reproduction artificielle de l’humain et le clonage de la brebis, entre la transgénèse des plantes et les xéno-greffes (greffes entre espèces différentes), un même processus se déploie, qui réduit la vie à ses composantes les plus élémentaires, pour ensuite la recomposer conformément aux impératifs de l’industrie de la vie, plutôt que de la vie elle-même.
   
Dans cette optique, chaque espèce, chaque « individu », animal, végétal et embryon d’humain, peut être l’objet d’agencements particuliers de gènes pouvant être manipulés et recombinés en laboratoire. Le matériau de base de tous les vivants, l’ADN, apparaît comme un alphabet dont la recombinaison des lettres pourrait, avec le support de l’informatique (au cœur de cette révolution), conduire à réécrire la vie selon un nombre infini de modèles. Qu’une souris serve de terreau pour faire pousser des oreilles humaines n’a ainsi  rien pour surprendre ; pas plus, d’ailleurs, qu’il ne faut s’étonner de voir des fraises résistantes au froid, gracieuseté du gène X du poisson Y, habitué de naviguer dans les eaux glaciales de l’Arctique. Comme l’écrivait Jeremy Rifin dans Le siècle biotech (1998), « l’ADN recombiné est une sorte de machine à coudre biologique permettant d’agrafer les uns aux autres des éléments de code génétique d’organismes n’ayant aucun lien entre eux ». Certes, tout n’est pas encore ni pensable, ni possible. Mais de Frankenstein à la Frankenstein food, comme certains qualifient les OGM, se dessine une même logique d’effritement des frontières entre les espèces, réduites à un matériel gé­nétique malléable à souhait pour les finalités d’un marché cannibale.

L’industrie du vivant ne cesse bien sûr de clamer – parole amplifiée quotidiennement par les médias ! – que toute cette histoire s’écrit avec la plume du Progrès. À entendre certains, il faudrait même croire que l’immortalité est au coin de la rue. Qui vivra verra… Une chose, en tout cas, est certaine : nous sommes déjà entrés dans un univers de production technicisée et sérielle du vivant, où la moindre parcelle de vie vaut son pesant d’or. Mais il ne s’agit plus dans cette histoire, comme pour Le marchand de Venise de Shakespeare, de mettre en jeu une livre de chair : c’est notre humanité entière qui se joue, avec les fleurs, les plantes et les animaux qui l’entourent. En s’infiltrant partout, l‘industrie du vivant est en train de s’approprier le vivant, d’en confisquer l’autonomie, en voie d’être entièrement subordonnée au règne de la marchandise.

On sait déjà que l’essor des plantes transgéniques s’accompagne du contrôle – parfois même de la destruction « programmée » – de leur capacité de se reproduire ou de reproduire certaines des caractéristiques génétiques induites. Ces plantes deviennent des « otages » entre les mains de l’agro-industrie, qui s’accapare ainsi un monopole… dont elle est certes disposée à faire profiter tout le monde… contre argent sonnant ! Mais a-t-on pensé que les plantes ne sont pas seules dans cette situation ? Si la capacité de reproduction des humains s’avère de plus en plus menacée au cours des prochaines décennies, et appelle en retour une expertise technique coûteuse, n’y a-t-il pas lieu de craindre  que la parentalité finisse par n’être accessible qu’aux personnes en ayant les moyens ?

Mais il y a pire encore. Il y a la possibilité – c’est elle qui frappe désormais à notre porte – de voir disparaître l’idée même d’enfant (avec, comme corollaire, la disparition des pa­rents). L’engendrement se transformant en une affaire purement technique, on peut craindre que l’être humain en vienne à se produire lui-même comme marchandise que l’on pourrait acheter, en la choisissant selon ses goûts propres, si cela peut encore signifier quelque chose. Certes, le choix par catalogue des vendeurs de spermes et d’ovules, de mères porteuses ou de gestatrices, visant à faire ressembler l’enfant aux deux pa­rents, voire à des vedettes de cinéma, donne encore des résultats aléatoires. Mais le creuset idéologique de la program­mation des traits de nos enfants fait peu à peu sa place, au nom d’une conception pour le moins perverse du désir et de la liber­té des individus.

L’ère des biotechnologies pourrait donc marquer une nouvelle étape dans ce que Marx désignait jadis comme le « fétichisme de la marchandise », qui fait apparaître les rapports sociaux comme des rapports entre des choses – des marchandises – plutôt qu’entre des personnes. Les personnes devenant elles-mêmes des choses (pouvant, comme une automobile, aller au garage pour un changement de pièces…), elles entrent en rapport entre elles sur un mode technique, de la même façon que leurs rapports avec la nature – et avec elles-mêmes ! – se dissolvent dans un cadre où tout apparaît interchangeable et monnayable. Au royaume de l’artifice, les générations, et l’idée même d’ancrage dans la généalogie, ne veulent plus rien dire. Que cette opération de « stérilisation » des humains se fasse sous l’œil « bienveillant » des biotechnologies change-t-il vraiment quelque chose à l’affaire ?

L’idéal clonique de la reproduction

L’univers des biotechnologies semble obsédé par le « réel », la matière brute à laquelle il croit pouvoir tout ramener. Il est en cela en harmonie avec le discours économique, et avec ses appels incessants au « réalisme », se traduisant par un refus politique de donner aux rapports sociaux une forme autre que celle imposée par le marché. Dans les deux cas, s’opère une même destruction des structures symboliques de la société, de la culture qui la rend possible. Dans un monde transformé en immense laboratoire, les humains apparaissent comme de nouveaux rats. Il ne faut donc pas s’étonner qu’ils en adoptent parfois les comportements !

Certains saluent cette mise en cage de la vie (y compris humaine !), y voyant même une façon de réaliser les utopies politiques avortées. Francis Fukuyama, qui chantait en 1989 le triomphe de la démocratie libérale et capitaliste, marquant à ses yeux la fin de l’histoire, écrivait ainsi l’année dernière qu’« aujourd’hui, les possibilités infinies des sciences mo­dernes suggèrent que d’ici deux ou trois générations, nous disposerons des connaissances et des technologies nécessaires pour réussir là où les ingénieurs du social ont échoué. À ce stade, nous aurons définitivement mis un terme à l’histoire humaine, car nous aurons aboli l’être humain en tant que tel. Alors, une nouvelle histoire post-humaine pourra commencer ».

Si c’est bien d’abolition du genre humain dont il faut parler, on doit se demander ce que pourrait bien vouloir dire une « histoire post-humaine ». Comment parler d’histoire quand le fondement généalogique de l’inscription humaine dans le temps est éradiqué violemment, englouti dans l’emmêlement de l’ordre des générations ? Les machines ne vivent pas dans l’histoire, parce qu’elles n’ont pas été engendrées par des parents, qui continuent à vivre à travers elles ! Elles sont dans un éternel présent, sans aucune profondeur, et donc sans aucune poésie. Une fleur ou une image de synthèse a, pour elles, la même odeur, c’est-à-dire pas d’odeur : il faut être présent au monde pour en humer les parfums ! Et cette présence passe d’abord par une distance entre le sujet et le monde, sans quoi le sentiment même d’exister comme une réalité distincte de ce qui nous entoure est impossible. Or c’est cette distance que l’industrie du vivant s’acharne à détruire, en effaçant peu à peu toutes les frontières au cœur du vivant, qui devient ainsi un magma indifférencié. Comment le rapport à l’autre est-il encore possible quand l’existence même du sujet est menacée par sa dissolution dans une technologie qui ne le considère que comme une matière inerte sur laquelle le fantasme de sa toute-puissance peut se déployer ?

La production sérielle du vivant à laquelle nous convient les biotechnologies est au fond une affolante promesse d’homogénéisation du vivant, dont le clone nous donne la clé. Sauvegarder – par clonage – des espèces menacées de disparition ne suffit pas pour se présenter comme défenseur de la diversité du vivant ! C’est une incessante production du même qui se trouve en effet insidieusement promue par l’industrie du vivant, niveleuse de toutes les différences, soucieuse de s’assujettir totalement une réalité qui ne sent au fond que la mort, dont celle de la subjectivité – qui nous permet de rire ou de pleurer, de jouir ou de souffrir, de prier ou de contempler la beauté du monde, dans le silence, mais un silence qui n’est pas simplement la marque d’une absence d’être.

En ce sens, on peut certes dire que c’est un projet mons­trueux qui porte – et que porte – l’industrie du vivant. Monstrueux : qui cherche à imposer l’informe, à dissoudre tous les repères (même et d’abord ceux des espèces), à abandonner toutes normes, sauf une, celle de la vitesse, parce qu’elle permet de dissoudre le temps, cet incubateur de sens qu’ont en horreur les zélotes du nihilisme. Eussent-ils un jour entendu la parole de leur héraut, le poète Marinetti, qu’ils auraient peut-être pu ressentir un peu d’effroi. Marinetti qui écrivait, dans son Manifeste du futurisme, en 1909 : « Nous déclarons que la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l’haleine explosive… Une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace ».
   
Nous en sommes là, à « enrichir les insondables réservoirs de l’Absurde », comme l’écrivait encore Marinetti. En transformant, par exemple, l’utérus féminin en un simple réservoir, cavité que la technique verra à remplir, pour satu­rer le réel d’un silence qui ne tolère pas le moindre mot. Ah ! ces mots que les hommes ont eu à souffrir trop longtemps, comme la seule marque – ténue – de leur paternité, qui ne pouvait leur être reconnue que par la parole de la mère. Ces mots, stigmates de l’incertaine paternité, sont désormais révolus. Alors que la maternité s’écartèle entre les mères génitrice, gestante, porteuse et sociale, la paternité se trouve enfin confortée, « biologisée », objectivement localisée dans une éprouvette remplie à l’abri des regards : ultime triomphe d’une science qui n’en a que pour la matérialité pure ; que le symbolique, la culture, ne feraient qu’occulter. La science cherchait une vérité réputée pouvoir nous libérer : elle accouche d’une réalité qui a effacé ce mot aux accents surannés, pour le remplacer par un autre, « réalisme », lui-même appelé à faire place au silence, quand il aura avalé tous les autres mots. L’alphabet génétique aura alors accompli sa tâche : il sera devenu l’alphabet du silence, et pourra enfin écrire un monde sans mots, sans relief, sans différence, sans sexe… sans vie. Mais il n’y aura personne pour dire ce « triomphe ».
   
Les thuriféraires du progrès objecteront, bien sûr, que tout cela n’est qu’une histoire d’horreur pour faire peur aux enfants – ceux qui n’auraient pas encore eu accès à la « sa­gesse » de la « science ». Pour imposer un consensus irréfléchi, aussi silencieux que le monde qu’ils érigent à coups de hache, ces castrateurs de la pensée dénoncent comme a priori illégitime tout regard critique jeté sur l’industrie du vivant. Ce serait là un crime de lèse-majesté, la majesté de la « science », bien sûr, qui ne supporte  pas la moindre remise en cause de son imperium.

Il faudrait cependant rappeler à ces gens qu’il y a pire que des histoires d’horreur. Il y a l’absence d’histoire. Ou le point final qu’on peut mettre à l’histoire, sans même s’en rendre compte, parce qu’on a tué les mots – et avec eux, les personnes – pour la dire.