Relations décembre 2006

Les veines ouvertes de l'Afrique

Louise Melançon

Dans l’Église catholique, la piété et la doctrine mariales entretiennent une idéologie conservatrice au sujet des femmes

L’auteure, théologienne, est membre de la collective L’autre Parole

Bien que le personnage de Marie, la mère de Jésus, soit présent de manière plutôt discrète dans les écrits du Nouveau Testament, le culte marial s’est surtout développé au milieu du deuxième siècle et, largement, à partir d’écrits « apocryphes » qui racontaient son enfance et mettaient en lumière sa pureté absolue et sa virginité perpétuelle.

Une relecture historique

Les sciences des textes anciens ainsi que les sciences humaines de la religion nous permettent maintenant d’approcher cette réalité d’un point de vue critique. Les récits concernant Marie ont emprunté des formes mythiques existant à l’époque, autant dans le monde juif que dans le monde grec, comme l’état de virginité des mères de personnages héroïques ou célèbres, ou l’annonce d’un grand événement par des personnages spirituels, prenant des apparences diverses.

Par ailleurs, la doctrine mariale s’est élaborée aux IVe et Ve siècles autour des conciles de Nicée (325) et d’Éphèse (431), en relation avec la filiation divine de Jésus : l’enjeu était la vérité de l’Incarnation de Dieu en Jésus, par rapport aux nestoriens qui en faisaient un être uniquement surnaturel. Marie fut alors définie comme la « Theotokos », la mère de Dieu. Les Églises orthodoxes ont gardé davantage cette dimension christocentrique de la dévotion à Marie; dans le catholicisme, on parlera aussi de maternité universelle.

On en vint cependant à donner à Marie un statut quasi d’intermédiaire entre Dieu et les humains, ce qui sera contesté par le protestantisme. Comment ne pas y voir l’influence du culte à la Déesse Mère, ou à la déesse Artémis qu’on vénérait à Éphèse, par exemple? Les dévotions populaires ont pu chercher à imposer une figure féminine du divin par rapport à un Dieu trop masculin. La perspective féministe récente a d’ailleurs mis en lumière la présence, dans l’Ancien Testament, d’une dimension féminine du divin – à travers la Sagesse – qui a pu être reprise dans la dévotion à la Vierge-Mère. L’image idéalisée de la femme, dans le phénomène de l’amour courtois, au Moyen Âge, a donné le vocable de Notre-Dame à tous ces lieux de culte à la Vierge, dont certains présentent des vierges noires qui rappellent les cultes anciens.

Par la suite, et surtout au XIXe siècle, la doctrine mariale, dans l’Église catholique, prendra une ampleur surprenante qui aboutira à la proclamation des dogmes mariaux. À travers ce phénomène, on peut constater l’utilisation d’un modèle féminin centré sur la soumission des femmes dans la société patriarcale, leur rôle magnifié de mère dans la famille, et la conception bourgeoise de la féminité de l’époque qu’on cherche à imposer dans l’éducation des filles. Le culte marial s’est donc modifié à travers une idéologie sociale et religieuse.

Des contradictions

Malgré les efforts de l’Église catholique pour ramener la dévotion à Marie dans une perspective christologique, surtout au concile Vatican II, son enseignement – comme on l’a bien vu avec Jean-Paul II – demeure prisonnier d’une contradiction entre l’idéalisation de la femme et le maintien de la division rigide des rôles entre hommes et femmes.

La raison en est que la femme y est définie essentiellement par sa capacité de mettre au monde un enfant. La maternité, physique ou spirituelle, est donc la vocation de la femme comme celle de Marie a été de donner naissance à Jésus, de devenir la mère de Dieu. De cette façon, la femme jouit d’une supériorité par rapport à l’homme : Jean-Paul II parle même de « génie ». En même temps, selon la Genèse, elle a été donnée comme « une aide » pour l’homme. Elle serait donc à la fois supérieure et subordonnée. L’ancien préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, Joseph Ratzinger, retenait chez Marie « la disponibilité à l’écoute, à l’accueil, à l’humilité, à la fidélité… » comme ce qui concerne tout baptisé. Mais « il appartient de manière caractéristique à la femme de les vivre avec une particulière intensité et avec naturel » (cf. sa lettre du 31 juillet 2004). Aussi, les fonctions ecclésiales continuent-elles de s’exercer dans un système hiérarchique où les femmes ne peuvent représenter le Christ. La piété et la doctrine mariales, dans l’Église catholique, entretiennent ainsi une idéologie conservatrice au sujet des femmes.

Les veines ouvertes de l'Afrique

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