Relations mai-juin 2017

Amériques : la longue marche des peuples autochtones

Natasha Kanapé Fontaine

Dans le ventre des peuples

L’auteure est poète
 

Au cours des huit dernières années, je suis entrée dans une quête extraordinaire qui est encore loin de se terminer : réapprendre l’innu-aïmun, première langue que j’ai apprise et la seule que j’ai parlée jusqu’à mes cinq ans.
 
C’est en 1996 que ma famille a déménagé en ville. À Baie-Comeau, à 45 km au nord-est de Pessamit. Les souvenirs de la réserve, début 1990, se mélangent avec ceux de la ville. Perte de ma grand-mère maternelle, séparation de mes parents, alcoolisme, intimidation et discrimination à l’école. Et sans en être consciente, avançaient, en parallèle, l’apprentissage accéléré du français, la perte de la langue innue, la déconnexion d’avec mon village natal et ma culture, faute de transmission dans cette nouvelle vie urbaine, en région.
 
Ce n’est que beaucoup plus tard, à 23 ans, que j’ai appris que mon grand-père Fontaine était de ceux que l’on appelle kamanitushit dans la tradition innue, soit « ceux qui parlent aux êtres invisibles ». Un « chamane », comme disent certains, même si je n’aime pas ce mot, qui ne rend pas justice au rôle de guide spirituel. La pression sociale catholique, la vieillesse et la déconnexion d’avec le territoire ont tôt fait d’avoir raison de ce rôle chez mon aïeul. Ce n’est qu’aujourd’hui que je déterre, petit à petit, les mythes et les visions qui habitaient sa conscience physique et environnementale. Intuition qui m’a projetée vers de nouvelles connaissances enfouies dans notre langue.
 
Comme je le disais, ma quête extraordinaire est encore loin d’être terminée. Je ne suis pas encore parvenue à mon but ultime : parler à nouveau couramment l’innu-aïmun.
 
Cette « chasse » identitaire est devenue une épopée qui m’a menée aux quatre coins du monde, avec la poésie comme arme et comme guide. Et, redécouvrant l’innu-aïmun, j’ai compris à quel point cette langue s’est forgée par son lien à la terre et combien les langues autochtones sont de précieux enseignements sur l’histoire du territoire où l’on vit. Elles sont marquées par le traumatisme lié à la colonisation partout au Canada. Une déconnexion – une rupture, une faille, un gouffre – s’est opérée, et des mots et des savoirs précis à propos des différents territoires se sont perdus.
 
Retourner aux traditions n’est pas une chose facile. Les conséquences de la honte de la tradition inculquée dans les pensionnats pour enfants autochtones sont persistantes. Depuis, nombreux sont ceux qui ont peur de la tradition ou qui jugent les traditionalistes. L’opinion publique, dépendamment des communautés, n’est pas toujours en leur faveur. Malgré cela, des artistes, des jeunes et des personnes qui traversent une période difficile se tournent de plus en plus vers les cérémonies traditionnelles pour développer ou soigner une spiritualité. À un moment ou l’autre de leur vie, cela aura été un bienfait soit pour leur l’âme, soit pour trouver une voie vers leur croissance personnelle.
 
Revenir à ma langue, à ma culture, à mes traditions, m’aura permis de trouver ma voie.
 
J’ai choisi l’appel de la création. Être à mon tour chamane. Faire honneur à ma famille plus ou moins à son insu, surtout à la lignée de mon grand-père en suivant la spiritualité qui m’est parvenue en héritage, la transposant dans le monde moderne par la poésie, l’écriture, la prise de parole, la rencontre du grand public. Porter dans mon ventre tous ces gens qui écoutent, qui posent des questions, qui cherchent à comprendre, qui se cherchent. Porter dans mon ventre mon équilibre. Depuis plusieurs années, ma passion a été d’aller à la rencontre des peuples pour les unir. Aujourd’hui, je me sens saturée mentalement et émotionnellement. Je suis fatiguée. Il est donc temps de changer de cycle. Je me retire pour réfléchir, digérer, transformer à l’intérieur de moi ce qui s’est dit, ce qui a été entendu, ce qui a évolué en nous tous. C’est aussi ça, l’appel de la création. Être chamane, c’est être dans le ventre des peuples. Digérer et se digérer soi-même à la fois. Faire partie du cheminement. L’empoigner comme la bête sauvage qui nourrira le clan pour plusieurs jours, être transformée par la parole des peuples qui s’éveillent.
 
Telle est la décolonisation. La relation colonisé-colonisateur est encore bel et bien présente. Il est temps de transformer ce déséquilibre en un engrenage qui fasse avancer. Réinventons la roue.
La décolonisation consiste autant à restructurer les vieux engrenages pourris des relations interpersonnelles et interculturelles encore marquées par le pouvoir, la domination, le contrôle, l’acculturation, l’assimilation et l’extermination qu’à entrer dans le processus de transformation d’un ensemble de peuples forcés de se côtoyer sur un même territoire pris, mépris et dépris constamment depuis des siècles. Voici venu le temps de nourrir nos enfants avec ce que nous sommes. Comme l’animal, donner notre chair pour la survie de l’Autre qui participe autant que nous-mêmes à l’équilibre du monde. Nous travaillerons à nous pétrir nous-mêmes pour avoir le meilleur goût possible. Enfin j’espère. J’espère que nous y travaillerons.
 
Pour cela, il faudra réussir petit à petit à se défaire des carcans coloniaux qui enserrent toujours nos relations interculturelles. Décoloniser signifie aussi tenter de renverser l’érosion graduelle des langues de la terre, revaloriser les cultures et les spiritualités, laisser place à un discours lié à l’élévation de l’âme, à la relation à l’Autre, au vivre-ensemble. Par la poésie, les contes et les philosophies du territoire où nous vivons. Décoloniser veut dire laisser place à l’Autre. Pour qu’il nous enrichisse. Non en argent : plutôt en connaissance universelle.
 
Mettons-nous à l’œuvre. Nous sommes tous des créateurs.
 
Des forgerons de la relation à l’Autre. Des peintres de l’espace public. Des observateurs du ciel et du peuple. Des artisans de la parole. Des sculpteurs du silence et de la réflexion.
 
Nous avons tous le pouvoir de se raconter.

Amériques : la longue marche des peuples autochtones

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