Relations Été 2023 / Dossier
Dans l’aube de ta présence
L’auteur est philosophe, écrivain et fondateur de la ferme d’accueil écologique FUSA Sageterre.
Je ne suis ni poète, ni savant, ni devin,
mais paysan.
J’écoute la poésie des arbres au vent
et mon cœur prie malgré lui.
Je l’entends marmonner,
car voyez-vous, je suis vieux.
Dans mes oreilles sifflantes,
j’attrape des mots ici et là.
Depuis le début, Tu cours devant moi. Tu m’échappes.
Tu n’as jamais déposé devant moi le moindre caillou
m’indiquant le chemin
ni cassé une branche pour me signaler une impasse.
Tu ne veux pas me guider, car je ne suis pas un animal,
dis-Tu, mais un végétal.
Alors Tu t’infiltres en moi par la lumière, par l’air, par la sève
afin que mes bras grimpent sur tes cheveux d’or
pour atteindre ton visage évanescent.
Tu voulais ton arbre fort, ses branches solides, ses feuilles libres, ses couleurs débridées.
Le privilège de l’âge, c’est d’avoir vécu, d’avoir une histoire.
Et pour un arbre,
cette histoire est son corps exhibé sans pudeur.
Je regarde aujourd’hui l’arbre de ma vie.
Mes anneaux tassés, mes jours décontractés,
mon écorce en sillons de labour.
Il me donne une conscience vive, claire, irréfutable que la Vie
n’a pas eu pitié de moi.
Mes souffrances n’ont pas produit le moindre frisson
sur un lac ou dans un nuage.
Mais les anneaux du tronc, leurs formes cabrées,
leurs branches tordues
crient dans un silence toujours sans écho.
Je le vois bien.
La Vie est occupée à relier des sexes pour la naissance des petits ;
les vieux, elle les oublie.
Ils sont là, figés dans leurs branches cassées et leurs feuilles tombées.
Alors, si ce n’est pas Elle, la Vie
qui donc s’est soucié de moi pour que je vive ?
Il y a forcément quelqu’un qui me désire ou je n’existe pas.
Au début, c’était une déduction.
Maintenant, c’est ma foi.
De ce fait, je prie Celui qui m’aime.
Mes fluides sortent de mes pores.
Bientôt, ce sera l’embrasement.
Je fais appel à Toi,
car la vie n’a d’intérêt que pour le tout,
et Toi, pour chacun.
Pour ma veillée, arriveront uniquement ceux qui savent s’enivrer,
les autres repartiront pour la ville
tout énervés de Vie.
Soûls, mes invités prieront dans mon silence et ma présence :
Oh ! Source intarissable d’amour, d’intelligence, de Vie,
que ta Présence soit ressentie dans tout l’univers jusqu’au fond
de mon cœur.
Enveloppe-nous, chacun d’entre nous, de ta Présence protectrice.
Tisse entre nous des liens indéfectibles.
Rassure-nous aux heures de douleur, d’angoisse ou d’agonie.
Je te rends grâce pour l’air pur, l’eau pure, la nourriture,
tout ce qui donne vie.
Je te rends grâce pour la santé, la maladie et la guérison,
tout ce qui garde en vie.
Je te rends grâce pour l’amour charnel, le plaisir de vivre et la beauté,
tout ce qui donne le goût de vivre.
Je te rends grâce pour l’épreuve, la force morale et le dépassement de soi,
tout ce qui ouvre nos fenêtres.
Je te rends grâce pour la mort, la résurrection et la grande Montée,
tout ce qui perpétue notre aventure.
Que ta lumière nous éclaire et nous donne la force de participer
à ta création.
Remplis-nous de ta paix, de ta lumière, de ta confiance, de ton amour et de ta joie.
Je vis dans tes membranes de ciel, sous tes futaies d’arbres en fleurs.
Je cultive mes légumes dans le bourdonnement de tes glandes à miel.
Tes oiseaux dansent et chantent lorsque je marche dans l’aube
de ta Présence.
Autour de moi, c’est Toi ; dans mes entrailles, c’est Toi ;
tu me fais dans ton grand ventre de mère.
Je suis ton enfant de plein droit. Le paysan de tes terres.
Je recevrai dans ma maison tes blessés de guerre,
ils guériront à la lumière de ton réverbère.
Je suis ton sang fougueux.
Garde-moi avec Toi.



