Relations Automne 2023 / Dossier
Dans l’angle mort de Jared Diamond : la résilience des peuples
L’auteure est professeure émérite au Département d'anthropologie de l’Université de Caroline du Nord à Chapel Hill, aux États-Unis
Nous étions en 2005, et nous étions en colère. Le géographe Jared Diamond venait de publier Collapse : How Societies Choose to Fail or Succeed (Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie). Dénigrant la réussite et la résilience des peuples autochtones et de ceux et celles qui vivent dans des régions du monde où des siècles de colonialisme ont mis à mal les formes locales de gouvernance et de durabilité économique, Diamond s’arrogeait le droit de juger de ce qui constituait une réussite — ou un échec — sociétal, voyant des « choix de société » là où, en réalité, des processus de domination étaient à l’œuvre. Comme on le sait, son livre a connu un grand succès, peut-être précisément parce qu’il renforçait les mythes culturels légitimant l’ascendance de l’Occident sur le reste du monde.
Mon collègue, l’archéologue Norman Yoffee et moi-même avons rapidement contesté la prémisse aussi bien que la trame factuelle des preuves sélectionnées par Diamond. Puis, en 2009, nous avons répliqué en co-éditant Questioning Collapse : Human Resilience, Ecological Vulnerability, and the Aftermath of Empire (Cambridge University Press). Un groupe d’universitaires, spécialisés dans les époques et les lieux où Diamond a vu un « effondrement », y présentent des analyses bien différentes, basées sur une compréhension profondément contextualisée du changement sociétal. Les cas abordés incluent entre autres Rapa Nui (l’île de Pâques), la colonie nordique du Groenland, Chaco Canyon dans le sud-ouest des États-Unis et la période classique dans les basses terres mayas. Bien que notre livre nous ait attiré les flèches de Jared Diamond, il est reconnu aujourd’hui comme un ouvrage de référence pour comprendre les grandes transitions culturelles ainsi que les traumatismes extrêmes et les quasi-génocides auxquels de nombreux peuples (en majorité autochtones et de couleur) ont survécu, avec une résilience impressionnante, que ce soit à une époque récente ou plus lointaine.
On me demande souvent comment il est possible que deux histoires distinctes émergent du même ensemble de faits. Des détectives suivant les mêmes traces dans les sables du temps ne devraient-ils pas arriver à des conclusions similaires ? Au contraire, les preuves historiques — qu’elles soient documentaires ou archéologiques — sont rarement aussi claires que des empreintes de pas dans le sable. Les décodeurs du passé, s’ils ne font pas attention, sont enclins à interpréter les preuves pour étayer les opinions qu’ils ont a priori.
Les archéologues se donnent beaucoup de mal pour amasser et comparer différentes séries de preuves afin de déterminer si elles mènent toutes à la même conclusion. Par exemple, Diamond affirme dans son livre que les habitant·es de Rapa Nui y ont abattu tous les arbres pour déplacer de leur carrière à la côte les grandes statues de pierre (les moaï) symbolisant leurs ancêtres. En s’appuyant sur de multiples preuves, Terry Hunt, pour ne nommer que lui, a déterminé au contraire que c’était plutôt l’introduction de rats à Rapa Nui qui avait été le principal vecteur de la déforestation de l’île. Comme il l’explique dans Questioning Collapse, ce processus a été exacerbé par les efforts coloniaux visant à transformer l’île en pâturage pour les moutons. Réduits à l’esclavage et contraints de quitter leur île natale (deux réalités qu’ils n’ont guère choisies, pour faire écho au titre du livre de Diamond), les peuples Rapa Nui ont néanmoins survécu à leur quasi-extinction ; ils s’efforcent aujourd’hui de reconstituer leurs pratiques culturelles et d’exercer leur souveraineté.
En tant qu’archéologue, on m’a aussi souvent demandé s’il existait un lien entre les peuples autochtones qui vivent dans le sud du Mexique et le nord de l’Amérique centrale aujourd’hui et ceux qui ont construit les magnifiques pyramides et temples mayas, il y a plus de mille ans. Je réponds que oui, qu’ils sont leurs descendants, et que quelque 500 ans de famine, d’esclavage, de marginalisation économique et de privation des droits politiques laissent de profondes cicatrices dans leur tissu social, sans parler des dommages causés au bien-être physiologique et psychologique. Tout comme les peuples Rapa Nui, les Mayas ont subi de graves traumatismes, dont le souvenir influence leurs approches contemporaines de la vie ; ils s’efforcent de retrouver un bien-être économique et une certaine autonomie politique. Les deux vivent dans des mondes « post-apocalyptiques ». Leurs ancêtres ont survécu à des siècles de crises existentielles.
Aujourd’hui, nous qui vivons dans les pays les plus riches du monde sommes confrontés à la crise liée aux changements climatiques et au réchauffement de la planète. Plus que jamais, nous devons écouter attentivement ceux et celles dont les ancêtres ont été confrontés à l’extinction. Les peuples dont Jared Diamond dit qu’ils se sont « effondrés » ont en réalité survécu à des processus de domination conçus pour garantir leur destruction. Comment y sont-ils arrivés ? Ils l’ont fait en puisant profondément dans le puits humain de la survie, en renforçant une relation symétrique (plutôt que dominatrice) avec les espèces non humaines et les forces de la nature, et, surtout, en mettant l’accent sur l’attention portée à leurs semblables. Avons-nous la motivation et la capacité de suivre leur sage exemple ?
Traduit de l’anglais par Catherine Caron



