Relations janvier-février 2015

Contrôle social 2.0

Maxime Ouellet

Cybercapitalisme et totalitarisme

L’auteur est professeur à l’École des médias de l’UQAM

La collecte et l’analyse des données personnelles sur Internet à des fins publicitaires et sécuritaires renforcent l’emprise totalitaire du capitalisme.

Les révélations d’Edward Snowden ont eu le grand mérite d’alerter le public quant à l’existence d’un programme de surveillance de masse mis en place par la National Security Agency (NSA) des États-Unis. Les dispositifs de contrôle social reposant sur l’analyse des données massives (« big data ») mis au jour par cette affaire ont en effet un caractère totalitaire, qu’un grand nombre de commentateurs se sont empressés de dénoncer. Toutefois, la plupart font l’impasse sur la nature réelle de la domination dans les sociétés contemporaines. S’il existe bel et bien une tendance totalitaire dans l’actuel processus de cueillette, d’analyse et de traitement des données personnelles, celle-ci ne se trouve pas tant dans l’omnipotence de l’État que dans le processus même de la globalisation capitaliste. Le totalitarisme capitaliste se caractérise en effet par l’affaiblissement des formes institutionnelles de pouvoir politique au profit d’une domination abstraite de la rationalité de la valeur marchande, qui s’impose à la totalité des sphères de la société. La convergence entre les industries financière et technologique a produit un véritable coup d’État larvé dont la conséquence est la mise en place d’une forme de développement technico-économique effréné sur lequel les sociétés n’ont aucune prise politiquement.
 
La mutation cybernétique du capitalisme
Depuis une quarantaine d’années, l’application des principes de la cybernétique au fonctionnement des marchés a considérablement accru le potentiel totalitaire du capital. Rappelons que la cybernétique se définit comme la science de la régulation sociale et de l’optimisation des ressources informationnelles – en somme, la science du contrôle par la communication. Friedrich Hayek, le principal idéologue de la doctrine néolibérale, est à l’origine du « manifeste » de la révolution cybernétique en économie. Selon lui, le marché ne se caractérise pas par sa capacité d’établir un équilibre parfait entre l’offre et la demande; il s’agit plutôt d’une gigantesque machinerie informationnelle qui transmet de l’information aux divers agents économiques, eux-mêmes conçus comme des « processeurs informationnels » censés analyser rationnellement les signaux du marché de manière à maximiser leurs profits. Il ne faudrait cependant pas en déduire pour autant, suivant l’idéologie néolibérale, que l’autorégulation des marchés provient du libre choix des individus. Dans les sociétés capitalistes avancées, dont l’institution centrale est la grande entreprise, l’objectif est plutôt de déterminer d’avance les volontés particulières par des mécanismes de planification de la consommation. Il s’agit de stimuler la consommation afin qu’elle s’arrime à la dynamique de surproduction du système industriel. Le rôle de la publicité est donc de produire une conscience adaptée à cette logique.
 
Technocratie et liberté sont ainsi paradoxalement compatibles dans le régime néolibéral, dans la mesure où il s’agit de « forcer » les individus à faire des choix en « programmant » leurs intérêts pour qu’ils soient compatibles avec le régime d’accumulation capitaliste. D’après l’économiste John Kenneth Galbraith, dans Le nouvel État industriel (1967), l’introduction de la technologie dans le système productif exige des investissements massifs de la part des firmes, ce qui rend de plus en plus risqué le fait de laisser au seul consommateur le choix de décider ce qui doit être produit. C’est aux industries culturelles, notamment, que revient la tâche de planifier la consommation au moyen du marketing et de la publicité, c’est pourquoi le philosophe Henri Lefebvre qualifie le capitalisme avancé de « société bureaucratique de consommation programmée », dont la principale fonction consiste à produire un « Homme nouveau » : le « cybernanthrope[1] ». Le cybernanthrope se conçoit comme un processeur informationnel qui gère sa vie de manière « rationnelle ». Il s’agit toutefois, selon Lefebvre, d’une « parodie d’autogestion » puisque la réduction de l’être humain à un ensemble de données numériques qui peuvent être compilées et analysées accroît considérablement les capacités de contrôle social.
 
La production d’un Homme nouveau
C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le phénomène des big data que les révélations de Snowden ont mis en lumière. Le terme « big data » qualifie une nouvelle dynamique sociétale qui se caractérise non seulement par la production de quantités massives de données numériques, mais, surtout, par la capacité des nouveaux outils informatiques d’analyser ces données à des fins prédictives. Les big data reposent sur la prémisse qu’il est possible de récolter la totalité des données provenant de la numérisation de l’activité sociale, ce qui rendrait obsolète l’interprétation des faits sociaux à partir des théories scientifiques puisque le réel parlerait de lui-même. Selon leurs promoteurs, leur application à l’ensemble des secteurs de l’activité sociale (santé, sécurité, finance, marketing, armée, administration publique, etc.) permet de mettre en place des mécanismes de régulation efficients et non coercitifs grâce à des algorithmes autoprogrammables qui sont en mesure de prendre des décisions de manière automatisée et hautement rationalisée. Non seulement ces algorithmes seraient-ils en mesure de connaître la réalité dans sa totalité, mais ils ont également l’ambition de produire le réel. En témoigne l’actuelle dynamique d’automatisation des marchés financiers, mieux connue sous le nom de high frequency trading. On estime d’ailleurs que 40 % des transactions financières sont effectuées par des algorithmes dont les décisions peuvent avoir de terribles conséquences sur les vies humaines (pertes d’emploi, faillites personnelles, d’un État ou d’une entreprise…).
           
En plus de constituer un lieu de captation des renseignements personnels qui nourrissent la dynamique de surveillance totalitaire du capital, les médias sociaux comme Facebook peuvent être considérés comme des dispositifs néolibéraux de production d’un « Homme nouveau ». La configuration réticulaire des médias sociaux permet aux usagers de quantifier leurs activités et celles des autres, notamment en comparant leur popularité en fonction du nombre de contacts accumulés. Les dispositifs d’évaluation, de quantification et d’expression de soi qu’on retrouve dans les médias sociaux visent à accorder une valeur marchande à des activités qui n’en ont pas. Les rapports sociaux, en fonction desquels les individus s’autorégulent et s’autocontrôlent, sont ainsi formatés par les algorithmes des plateformes cybernétiques de communication, conçus pour livrer de manière optimale les messages publicitaires les plus ciblés possible.
           
Vers un totalitarisme inversé
Les big data s’inscrivent dans la logique de désenchantement du politique propre aux sociétés capitalistes avancées. La discipline imposée par les institutions laisse place à l’autocontrôle et à la surveillance mutuelle permanente. L’expression de soi dans les médias sociaux devient le seul gage de reconnaissance dans un contexte d’hyper-individualisme où il devient quasi impossible de déterminer collectivement les finalités du vivre-ensemble. Ce monde numériquement administré induit une forme de domination abstraite et dépersonnalisée : les sujets s’adaptent et se soumettent volontairement à la logique du système. La domination, au sein du capitalisme cybernétique, se légitime d’autant plus facilement qu’elle se présente sous une forme « démocratique » et non hiérarchique.
 
Ce fétichisme de la technique repose par ailleurs sur la croyance selon laquelle les individus peuvent se libérer des contraintes institutionnelles en se branchant et se débranchant constamment au gré de leurs désirs. L’aliénation se présente comme une libération. C’est ainsi que les nouvelles stratégies de marketing postmodernes fondées sur les techniques du « Customer Relationship Management » prétendent libérer la subjectivité du conformisme que l’on retrouvait dans la société de consommation de masse. L’origine des algorithmes utilisés par la NSA pour recomposer l’identité d’un terroriste potentiel provient d’ailleurs des techniques développées dans les années 1990 par les mathématiciens d’IBM – l’une des firmes les plus actives dans la promotion des big data – qui ont analysé les données provenant des codes-barres des produits afin de prédire les comportements d’achat des consommateurs. Selon Vince Cerf, qui occupe la fonction de Chief Internet Evangelist chez Google : « La vie privée pourrait en réalité être une anomalie. » Le pdg de la même firme, Eric Shmidt, affirme quant à lui que Google allait « devenir de plus en plus fort au niveau de la personnalisation. L’objectif, c’est que les utilisateurs de Google puissent en venir à poser une question comme "que dois-je faire à présent?" ou encore "quel job devrais-je prendre?"[2] ».
           
Ultimement, dans un monde numériquement administré, l’État sous-traite son pouvoir disciplinaire aux industries de communication développant des applications de plus en plus sophistiquées de captation des données personnelles. Le contrôle social reposant désormais sur un mélange de surveillance et de divertissement, il en résulte, selon le politologue Sheldon Wollin, une forme de totalitarisme inversé où la souveraineté politique est soumise à la tyrannie du capital et où la population se désintéresse des questions politiques, leur préférant le divertissement fourni par les industries culturelles et l’expression narcissique de soi dans les médias sociaux.

 


[1] H. Lefebvre, Vers le cybernanthrope, contre les technocrates, Paris, Denoël, 1967.
[2] Philippe Vion-Dur, « La vie privée, une anomalie : Google de plus en plus flippant », Rue 89, 21 novembre 2013.

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