Relations août 2008

Fragilités

Dulce Maria Cruz Herrera

Cuba face à son avenir

L’auteure, doctorante en droit public à l’Université Paris X-Nanterre (France) et chercheuse associée à la Chaire de recherche sur l’immigration, l’ethnicité et la citoyenneté (CRIEC) de l’UQAM, a publié États-Unis/Cuba, les interventions d’un empire, l’autodétermination d’un peuple (Prix de l’IEIM, Sainte-Foy, PUQ, 2007)

À l’heure où les peuples de l’Amérique latine cherchent un modèle pouvant conduire à une société plus juste, Cuba tente de se redéfinir en sauvant un projet social auquel la majorité des Cubains demeure attachée.

Cela fait presque vingt ans que débuta la crise économique la plus importante qu’a connue Cuba depuis l’instauration du régime politique socialiste, en 1959. L’effondrement de l’URSS et du bloc des pays socialistes de l’Europe de l’Est, dans les années 1990, a entraîné la fin des rapports commerciaux préférentiels que l’île entretenait avec les pays membres du Conseil d’assistance économique mutuelle. Cuba a vu disparaître une partie importante de ses revenus d’exportation et la quasi-totalité de ses sources extérieures de financement. L’impact sur les conditions socio-économiques de la population cubaine a été foudroyant.

Convaincue de l’extrême vulnérabilité de l’économie cubaine et appréhendant la chute imminente et souhaitée du gouvernement castriste, la Maison-Blanche a renforcé l’embargo économique, commercial et financier mis en place en 1962. L’adoption des lois extraterritoriales Torricelli (1992) et Helms-Burton (1996), ainsi que la création de la Commission for Assistance to a Free Cuba (2000), ont permis d’isoler davantage l’île des marchés internationaux, en plus de financer les activités politiques d’organisations anticastristes. Ces initiatives législatives et politiques visent à interdire, punir et entraver les activités d’entreprises[1] de pays étrangers à Cuba ou celles de filiales de compagnies américaines installées à l’étranger. La politique étrangère américaine à l’égard de Cuba se traduit ainsi par des obstacles insurmontables pour bénéficier de l’aide des institutions financières internationales, accéder aux nouvelles technologies et obtenir certaines matières premières, des pièces, des équipements, des aliments, des médicaments, etc. Les conséquences dans les domaines de la santé ou des transports sont majeures et les effets sur l’économie, considérables. Le 30 octobre 2007, l’Assemblée générale de l’ONU a adopté, avec une majorité de 184 voix, la quinzième résolution condamnant la politique économique américaine à l’égard de Cuba.

La période spéciale

Le pays vit ainsi à l’heure de ce qu’on appelle la « période spéciale », une période de transition économique de durée illimitée. Les autorités ont envisagé des réformes essentielles à la survie économique du pays, tout en ne sacrifiant pas l’accessibilité universelle aux services sociaux. Le choix de ne pas sacrifier le projet social – dimension constitutive de l’identité et de la nation cubaines – fut audacieux, voire risqué. Rappelons l’impasse politique, puis le chaos social créés par l’exode massif et illégal des Cubains vers la Floride durant l’été 1994, avant que Castro et Clinton signent les nouveaux accords migratoires. C’est ainsi que malgré ses défaillances, Cuba reste l’un des rares pays dans la région qui peut se vanter d’afficher un taux de mortalité infantile aussi bas, une espérance de vie aussi élevée et un très bon niveau d’éducation. Les rapports sur le développement humain du PNUD en attestent.

Cuba tente aussi de se redéfinir en explorant de nouvelles voies de coopération et de solidarité régionales à travers l’Accord intégral de coopération entre Cuba et le Venezuela, établi en 2000 et élargi en 2004. Le pays est aussi membre de l’Alternative bolivarienne pour les Amériques (ALBA), une alternative à la Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA) proposée par le président vénézuélien Hugo Chávez.

Dès 1993, des mesures législatives et administratives ont été mises en place pour faciliter l’adaptation graduelle du système cubain de production à la nouvelle réalité économique. La taille de l’État a été réduite à partir de 1994. Le nombre de ministères est passé de 50 à 32, le gouvernement déléguant des responsabilités aux administrations locales. Le système bancaire a été réformé. L’adoption de la loi 77 sur les investissements étrangers, en 1995, a ouvert la porte à des capitaux provenant de plus de 50 pays dont, entre autres, le Canada, la France, le Mexique, le Venezuela, l’Italie, l’Espagne et la Chine. En 2006, ces investissements se sont élevés à 981 millions de dollars – une augmentation de 22 % comparativement à 2005 – favorisant un certain essor dans le tourisme, l’agriculture, l’industrie métallurgique, sidérurgique et mécanique, l’industrie alimentaire, la construction et la production de certains articles d’exportation (tabac, rhum, nickel et cobalt). Tout en respectant les infrastructures cubaines, les investissements étrangers ont ciblé également les domaines des communications, de la production et de la distribution d’électricité et de l’extraction et du raffinage du pétrole.

Les deux monnaies

Mais cette restructuration économique et administrative ne suffira pas pour relancer l’économie. Pour la majorité de la population, la « période spéciale » reste synonyme de contraintes et de pénuries aussi multiples qu’inattendues. Depuis 1993, quantité de produits de première nécessité sont vendus en dollars américains, puis en pesos convertibles (le CUC, dont la valeur est supérieure à celle du peso ordinaire). Or, cette devise est accessible à une minorité de Cubains par l’entremise du tourisme, des envois d’argent de l’étranger ou de récompenses octroyées par certaines entreprises. Le reste de la population compte uniquement sur le carnet de rationnement, symbole de l’égalitarisme socialiste, qui garantit des produits et de la nourriture à des prix très abordables pour tous. Les coûts liés à la rénovation des logements sont élevés car étroitement liés à la corruption des fonctionnaires qui sont à l’origine de la vente illégale (en CUC) des matériaux de construction. Les déplacements sont difficiles, souvent en raison des approvisionnements insuffisants en pétrole et de la pénurie de pièces de rechange pour les autobus.

2008 : les nouvelles mesures

À la suite du retrait de Fidel Castro de la vie politique, en février 2008, son frère Raúl lui a succédé et a annoncé l’adoption de nouvelles mesures qui s’inscrivent dans la dynamique des transformations économiques et structurelles initiées en 1993. Parmi celles-ci : l’accès libre aux services de téléphonie et aux téléphones cellulaires, la location d’autos, la location de chambres et l’accès aux services offerts dans des institutions touristiques ainsi que l’achat d’équipements et d’électroménagers. Dans le secteur agricole, les travailleurs pourront cultiver les terres étatiques qui demeurent inutilisées et s’approvisionner librement en outils de travail dans les entreprises de l’État. Cela contribuera à éradiquer la corruption des fonctionnaires et à combattre le pillage des ressources matérielles étatiques qui, mal gérées, demeurent souvent inutilisées alors que la demande est très forte. D’autres initiatives sont à l’étude concernant la libre circulation à l’intérieur du pays, les voyages à l’extérieur et le démarrage de petits commerces et d’entreprises privées.

Débats publics

Ces propositions sont le reflet du débat public qui est au centre de l’évolution de la culture politique du peuple cubain depuis 1959, même si son cadre est limité par l’unipartisme. Sur le plan politique, la « période spéciale » est l’occasion d’une remise en question des fondements moraux et juridiques du régime socialiste sanctionné par la constitution cubaine. L’une des manifestations de cela se trouve, par exemple, dans cette rencontre qui a eu lieu, en février 2008, entre le président de l’Assemblée nationale du Pouvoir populaire, Ricardo Alarcón, et de jeunes universitaires qui ont exprimé leurs préoccupations vis-à-vis des restrictions concernant les voyages à l’intérieur et à l’extérieur du pays, et l’urgence d’une réforme salariale. Ils ont également traité de certains écarts du système électoral cubain à l’occasion d’un forum public organisé en marge des élections législatives municipales et provinciales de 2007-2008. Ce type de dialogue entre les personnalités politiques et le peuple semble destiné à se consolider en visant aussi à remédier au problème de sous-représentation politique de certains groupes sociaux et de sur-représentation des Eurodescendants. Lors du 5e congrès du Parti communiste, en 1997, ses dirigeants ont reconnu la nécessité d’adopter des mesures pour garantir une juste représentation politique des Afro-Cubains, des femmes et des jeunes dans les instances parlementaires et décisionnelles – une volonté réaffirmée devant le Comité des Nations unies pour l’élimination de la discrimination raciale. 

L’urgence d’une stratégie nationale sociale

En autorisant la libre consommation de certains biens et services, l’État cubain vise à relancer l’économie. Si les mesures proposées répondent aux demandes légitimes de la population, il apparaît que tant que le double standard économique perdurera et que seule une minorité de Cubains auront accès aux pesos convertibles, elles ne combleront que très insuffisamment certains besoins essentiels. Le pari d’introduire des mesures capitalistes libérales tout en conservant le caractère socialiste du régime – l’égalité et la solidarité sociales demeurant deux des pivots fondamentaux de ce dernier – est difficile à relever. Le défi consiste à rendre les nouveaux bénéfices associés à ces mesures accessibles à tous de manière juste et équitable, car l’ouverture à la consommation illimitée générera inévitablement de nouvelles inégalités, en plus de raviver des tensions sociales déjà existantes. Pour ce faire, les autorités devront élaborer une stratégie nationale permettant de contrecarrer les effets négatifs. En outre, elles devront s’assurer de ne pas mettre en péril l’accessibilité universelle aux services sociaux, à l’éducation et à la santé.


[1] Plus de 500 sociétés figurent sur la Specially Designated Nationals List, publiée par l’Office of Foreign Assets Control du département du Trésor américain.

Fragilités

Restez à l’affut de nos parutions !
abonnez-vous à notre infolettre

Share via
Send this to a friend