Relations Automne 2021 / Dossier

Le déclin de la pratique et des appartenances religieuses au Québec ne marque pas tant la fin des croyances religieuses ou spirituelles que leur mutation. Sous l’influence du Web 2.0, la manière de vivre ces croyances se transforme, pour le meilleur et pour le pire.

L’auteur est professeur au Département de sociologie et d’anthropologie, et titulaire de la Chaire d’études sur le Québec de l’Université Concordia

À ceux et celles qui s’imaginaient que les croyances allaient progressivement disparaître avec le déploiement de la modernité, l’époque contemporaine apporte un démenti éloquent. Nous sommes, au contraire, projetés à nouveau dans une ère des croyances.

Certes, en ce début du XXIe siècle, l’hypothèse d’un désenchantement du monde, telle qu’avancée par le sociologue Max Weber pour désigner le processus de déclin des croyances religieuses traditionnelles au profit des explications scientifiques, peut sembler confirmée. L’accélération des désaffiliations religieuses est un fait social majeur des sociétés occidentales au XXe siècle, et le Québec n’échappe pas à cette tendance lourde. En même temps, il est facile de constater que la population québécoise n’a pas renoncé aux croyances, c’est-à-dire à la capacité de se projeter dans un univers suprasensible qui ne soit pas régi par les mêmes règles que le monde empirique qui nous entoure. On peut même faire l’hypothèse qu’un espace s’est récemment créé pour un « marché des croyances » renouvelé, selon une métaphore répandue en sciences sociales.

LES TROIS « B »

Pour comprendre les bouleversements actuels, il faut commencer par souligner que le rapport au surnaturel s’articule autour de trois dimensions interreliées, mais aussi relativement indépendantes : les pratiques, les institutions et les croyances. Ce que les anglophones appellent les trois « B » : behavior, belonging et beliefs.

Il est évident que, du côté des pratiques, les Québécoises et les Québécois boudent les lieux de culte. Une infime minorité de catholiques assistent à la messe toutes les semaines, voire tous les mois. Les taux de baptême sont en chute libre. Louise Thibault, responsable pendant 20 ans des baptêmes au diocèse de Montréal, constate que « même quand les parents décident de faire baptiser leur enfant, c’est rarement avec un grand enthousiasme. On entend : “Ça ne peut pas lui faire de mal”, ou alors : “Ma mère a été baptisée, ma grand-mère aussi, donc…” Le baptême n’est pas encore du folklore, mais ça s’en approche[1] ». Bien que les groupes religieux minoritaires affichent des dynamiques qui leur sont propres et que l’expression de la croyance religieuse varie énormément d’une communauté à l’autre, un constat semblable s’applique aux autres confessions. La plupart des personnes musulmanes du Québec, par exemple, ne vont en moyenne qu’une fois par année à la mosquée.

La méfiance des Québécois et des Québécoises envers les institutions religieuses est très grande. Chez les catholiques, cette attitude critique paraît plus manifeste encore que pour d’autres groupes, dans la mesure où un chef unique, le pape, occupe le sommet de la hiérarchie ecclésiale. Mais la désaffection envers les institutions affecte tous les groupes religieux, à des degrés divers. Le Québec est même l’une des régions du monde où l’on retrouve la plus faible proportion de personnes disant appartenir à un groupe religieux, soit 34 % selon un sondage WIN Gallup International de 2015 (à titre de comparaison, c’est 56 % aux États-Unis et 63 % dans le monde). Les jeunes sont encore plus portés que leurs aînés à prendre leurs distances : seulement 21 % des personnes de 25 à 34 ans affirment adhérer à un groupe religieux, alors que c’est plus du double (48 %) pour celles de 55 ans et plus.

On ne s’étonnera donc pas que près des deux tiers des Québécois et Québécoises considèrent que la religion n’est pas importante dans leur vie, alors que, dans les années 1960, ils étaient les plus portés au Canada à affirmer sa centralité dans leur existence. Les enquêtes confirment en outre que les repères religieux se perdent chez les générations plus jeunes[2].

LE RETOUR DES CROYANCES SPIRITUELLES

On pourrait en rester là. Mais le bilan serait trompeur. Car si les religions instituées sont délaissées, les croyances spirituelles, elles, semblent faire un retour en force. Les sondages sont sur ce point sans équivoque : au Québec, malgré un très faible pourcentage de personnes qui se disent pratiquantes, près des trois-quarts (70 %) déclarent avoir des « croyances spirituelles ».

Or, ces croyances ont de particulier qu’elles sont de plus en plus le résultat d’un bricolage syncrétique. Dans son livre à succès publié en 2014, A Religion of One’s Own, l’Américain Thomas Moore a bien formulé l’attitude qui prévaut chez beaucoup de croyantes et de croyants aujourd’hui. « Chaque jour, écrit-il, j’ajoute une pièce différente à ma propre religion[3]. »

L’effacement de l’autorité des religions institutionnelles à l’ère contemporaine a permis la libération de multiples croyances qui étaient naguère frappées d’interdit (par l’index, la censure, l’anathème, la menace de l’enfer, etc.). Ces dernières s’opposent souvent frontalement aux dogmes et aux rites des Églises traditionnelles. Bien entendu, la tension entre une spiritualité ouverte et épanouissante et une religion fermée et asphyxiante n’est pas nouvelle, mais elle prend aujourd’hui une tournure inédite par sa magnitude.

Photo : Valérian Mazataud
Foule dansant pendant un mariage, Longueuil, septembre 2012. Photo : Valérian Mazataud.

LA RÉSURGENCE SPIRITUELLE 2.0

Alors que l’encadrement clérical strict du début du XXe siècle était tel que les gens finissaient par appartenir à l’Église catholique sans croire, la Révolution tranquille a permis de croire sans appartenir. Si les années 1980 et 1990 ont accéléré ce mouvement, on peut affirmer qu’Internet a réellement changé la donne dans le nouveau millénaire.

En premier lieu, grâce à Internet, les individus peuvent assez facilement bâtir leur propre regroupement sans passer par les réseaux traditionnels (dont la paroisse). Chacune des nuances de gris de la foi y est représentée grâce à sa page Facebook. Ce faisant, il est possible de s’immerger dans une communauté de base en ligne pour s’initier et discuter de spiritualités autochtones, des quatre nobles vérités du bouddhisme, de la kabbale ou plus largement du sens à donner à la vie, à l’épreuve ou à la quête du bonheur.

En deuxième lieu, le bricolage est facilité par la quantité pharaonique d’information désormais accessible du bout des doigts. La Réforme protestante avait eu pour puissant allié la diffusion de la presse à imprimer, qui avait permis aux chrétiens un accès direct aux textes sacrés : c’est à une révolution semblable que l’on assiste avec le déploiement du Web. Tout le monde peut construire son credo en ligne au moyen de « Rabbi Google », pour reprendre l’expression de la professeure Heidi Campbell dans son livre When Religion Meets New Media (Routledge, 2010).

En troisième lieu, dans un marché de l’information globalisé, les propositions doivent avoir un attrait distinctif pour attirer les « consommateurs » et « consommatrices » de croyances. Celles qui offrent les récits les plus simples et les plus efficaces d’un point de vue narratif sont avantagées – notamment par les algorithmes des médias sociaux. Le sociologue Gérald Bronner l’a montré dans ses travaux sur l’impact des biais cognitifs à l’ère d’Internet : selon lui, « l’amplification de la diffusion de l’information est favorable à l’expression du biais de confirmation qui est un des mécanismes fondamentaux de la pérennité des croyances[4]  ».

UNE VOIE ROYALE

On peut voir un côté lumineux et deux aspects plus sombres à cette nouvelle conjoncture du croire. D’une part, l’adhésion sur une base personnelle à des croyances que l’individu a librement choisies lui permet de bricoler un sens à sa vie adapté à ses désirs et ses besoins. D’autre part, sans les garde-fous collectifs en vigueur dans les religions instituées, ce credo individuel sera nécessairement plus fragile. Cette fragilité rendra les croyances personnelles à la fois plus difficiles à partager avec les autres (dans la mesure où elles relèvent du privé, de l’intime), mais aussi, non sans paradoxe, plus faciles à manipuler par les recruteurs de toutes sortes qui se servent des chambres d’échos des médias sociaux pour « vendre » des croyances de tout acabit.

Entre la volonté d’affirmation de soi inhérente à un croire librement choisi et l’effacement de soi devant des dynamiques sectaires nourries par les logiques numériques, le marché renouvelé des croyances posera encore des dilemmes existentiels pendant un bon moment.


[1] Citée dans Louise Leduc, « Déclin rapide du nombre de baptêmes au Québec », La Presse, 10 mars 2019 [en ligne].
[2] Voir Sara Wilkins-Laflamme et al., Connaissances et perceptions de la religion et du phénomène de la radicalisation chez les étudiant(e)s du collégial, Montréal, Cégep Édouard-Montpetit, mai 2018.
[3] Thomas Moore, A Religion of One’s Own : A Guide to Creating A Personal Spirituality in A Secular World, New York, Gotham Books, 2014, p. 7 (traduction libre).
[4] G. Bronner, « Ce qu’Internet fait à la diffusion des croyances », Revue européenne des sciences sociales, vol. 49, no 1, 2011, p. 35-60.

Share via
Send this to a friend