Relations mars-avril 2016

La résistance, impératif de notre temps

Aurélie Lanctôt

CPE : l’ombre du démantèlement

L’auteure, journaliste et étudiante en droit, a publié Les libéraux n’aiment pas les femmes (Lux, 2015)

Les compressions imposées au réseau des centres de la petite enfance par le gouvernement Couillard sont purement idéologiques.

En novembre dernier, le gouvernement de Philippe Couillard annonçait que le réseau des centres de la petite enfance (CPE) serait l’objet d’une nouvelle série de compressions totalisant 120 millions de dollars. Selon l’Association québécoise des centres de la petite enfance (AQCPE), depuis 2006, 400 millions de dollars ont été retranchés du financement des CPE, dont la moitié au cours des trois dernières années seulement. On fait la vie dure aux CPE et, cette fois, difficile de concevoir comment les services offerts aux enfants pourront être maintenus. Pourquoi un tel acharnement contre une institution qui fonctionne et fait l’envie de tous en Amérique du Nord ?
 
Au cours de la dernière année, Philippe Couillard n’a eu de cesse de répéter combien le réseau des CPE « coûte cher » aux Québécois. Il est vrai que depuis la création du réseau, en 1997, le montant consacré par l’État aux CPE et aux garderies privées subventionnées a été multiplié par 11. Cela s’explique aisément : de plus en plus de parents sollicitent une place en CPE, sachant que ces garderies sont non seulement abordables, mais que leurs enfants y bénéficieront aussi d’un encadrement attentif.
 
C’était d’ailleurs l’objectif à l’origine de la création du réseau : offrir à toutes les familles québécoises un accès à un service de garde de qualité, à prix abordable et universel. En plus de contribuer à l’éducation des tout-petits, il y avait dans cette politique la défense d’une idée : celle de l’égalité entre les hommes et les femmes. Les CPE allaient aider les familles à atteindre un meilleur niveau de vie, sans que la mère soit incitée à rester à la maison. Ils allaient aussi contribuer à diminuer la pauvreté chez les mères monoparentales.
 
Le succès des CPE a été instantané : le taux d’activité des femmes a augmenté, la pauvreté chez les mères monoparentales a diminué, et il semble même que le réseau ait contribué à accroître légèrement le taux de natalité. Même les économistes concluent qu’il s’agissait d’un bon investissement pour l’État. Une étude de la Banque TD révèle qu’en tenant compte des bienfaits offerts par les CPE et des revenus imposables supplémentaires qu’ils permettent de générer, ceux-ci s’autofinancent. Lorsqu’on a annoncé, en novembre dernier, que 120 millions de dollars supplémentaires seraient retranchés du financement des CPE, l’économiste Pierre Fortin s’est pour sa part empressé de souligner qu’il était faux de prétendre, comme l’a fait Philippe Couillard, que les coûts du réseau étaient « hors de contrôle ». La population a augmenté, expliquait-il, il est donc normal que les places en CPE soient davantage sollicitées. Toutefois, le coût de chaque place offerte est contrôlé, et la croissance de la demande va ralentir dans les prochaines années. « On va atteindre un rythme de croisière », concluait-il[1].
 
Tout cela est bien loin de la catastrophe que nous dépeint le gouvernement Couillard. En fait, si les libéraux prédisent le naufrage du réseau des CPE, c’est simplement parce qu’ils le planifient, et ce pour une raison fort simple : les CPE incarnent tout ce qu’ils détestent. Un service public accessible et universel, financé à travers l’impôt sur le revenu. Or, selon le ministre des Finances, Carlos Leitão, l’impôt constitue « la pire forme de taxe », comme il le déclarait récemment.
 
La modulation des tarifs de garderie, en vigueur depuis avril 2015, incarne cet esprit. En ajustant le tarif en fonction du revenu des « utilisateurs » du réseau, et en offrant aux plus riches des crédits d’impôt pour éponger les frais supplémentaires, les libéraux révèlent que la dent qu’ils ont contre les CPE est en fait de nature idéologique. Leur volonté est de balayer dans la cour du privé l’atteinte de tous les objectifs sociaux que nous avons un jour décidé de prendre en charge collectivement. L’harmonisation entre le travail, la vie familiale, l’éducation des enfants, l’égalité entre les hommes et les femmes : tout cela ne serait plus l’affaire de l’État, ni même l’affaire de tous, et mieux vaut détruire toutes les institutions publiques qui incarnent des valeurs de solidarité et de justice sociale.
 
Heureusement, une résistance s’organise contre une destruction du réseau des CPE qui est à prévoir et à redouter, d’autant plus qu’elle est parfaitement emblématique du projet de société que fomentent actuellement les libéraux.

 


[1] Ximena Sampson, « Les CPE victimes de leur succès », Radio-Canada, [en ligne], 19 janvier 2016.

La résistance, impératif de notre temps



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