Relations août 2012

La mémoire vivante

2 août 2012 Amélie Descheneau-Guay

Contrer la marchandisation de la mémoire

L’auteure est secrétaire de rédaction à Relations

Qu’ont en commun les remèdes de nos grands-mères, la pratique de la tannerie du cuir et les patois régionaux? Il s’agit de traditions populaires « immatérielles » au cœur de la mémoire québécoise qui, d’une génération à l’autre, nous est laissée en héritage. Dans un contexte d’uniformisation culturelle, tendant à laminer la diversité des formes expressives des peuples, il importe de maintenir vivantes ces pratiques coutumières. L’UNESCO s’est ainsi alarmée ces dernières années de la survivance des cultures populaires dans le monde et a décidé d’inclure, dans la notion de patrimoine, les manifestations immatérielles de l’héritage collectif des peuples. Ainsi, les rituels, la musique, la danse, l’artisanat, la cuisine ou les techniques agricoles sont maintenant reconnus comme étant des formes originales de création collective.
 
Au Québec, la récente Loi sur le patrimoine culturel du ministère de la Culture et des Communications, qui entrera en vigueur à l’automne prochain, fait une avancée majeure en reconnaissant ce patrimoine culturel vivant. Il s’agit d’un réel progrès dans la reconnaissance de traditions populaires trop longtemps négligées par les pouvoirs publics. Ceci dit, cette loi suscite aussi des critiques. Elle s’appuie, entre autres, sur une publication de Bernard Genest et Camille Lapointe intitulée Le patrimoine culturel immatériel : un capital social et économique (Ministère de la Culture et des Communications, 2004), dans lequel la mémoire est notamment perçue comme une source d’innovation et de richesse économique.
 
Cette vision économiciste de la mémoire donne lieu à des contradictions plutôt saisissantes : on soutient qu’en tant que facteur vital de l’identité des peuples, le patrimoine immatériel représente, dans le contexte de la mondialisation, un atout de taille pour lutter contre la tendance à l’uniformisation et à la banalisation des cultures, tout en prônant le patrimoine comme « capital économique » par diverses stratégies de « mise en valeur ».
 
Selon cette vision marchande de la mémoire, le patrimoine doit être consommé comme un produit et être rentable pour recevoir la reconnaissance et l’appui du gouvernement. Il s’agit de favoriser une « patrimonialisation » de la culture, processus par lequel les experts de la mémoire créent des catégories de patrimoine, plus faciles ensuite à transformer en produits consommables. Nos pratiques vernaculaires tendent ainsi à devenir des produits touristiques. Or, cette marchandisation de la culture et de la mémoire, nous dit Hélène Giguère[1], signe la fin de l’accès de l’intime à l’autre.
 
Cette sorte d’étiquetage de pratiques traditionnelles s’accompagne non seulement d’une obsession de rentabilité par l’industrie touristique, mais aussi d’une mise à distance des populations. Les « porteurs de traditions » s’éloignent de leurs pratiques auparavant quotidiennes, qui sont désormais maintenues sous une cloche de verre. C’est ainsi que le passé devient figé, voire « fétichisé », que la mémoire se « muséifie » et que l’on consent encore davantage à notre réalité industrielle séparant le producteur du consommateur tout en acceptant, ponctuellement, la mise en scène de quelques bribes du passé. Pensons à la popularité de la pratique du canot à glace, une fois par année, au Carnaval de Québec.
 
Bien qu’elle cristallise l’effort d’inclure la dimension immatérielle du patrimoine, la nouvelle Loi sur le patrimoine est teintée d’une vision économiciste de la mémoire qui tendra à soutenir des initiatives de protection visant la rentabilité avant tout – et non la pérennité des pratiques coutumières. Mais comment contrer cette marchandisation de la mémoire? Comment sauvegarder sans figer ou réifier l’identité nationale?
 
On ne peut répondre à ce questionnement sans prendre en compte le contexte sociétal dans lequel il se déploie. Or, on occulte souvent le fait qu’une telle réflexion sur la mémoire est intimement liée à celle sur notre modèle de développement. Par exemple, certaines pratiques de l’agriculture dite « traditionnelle » devraient être intégrées à notre agriculture industrielle actuelle. Aussi, pourquoi ne pas valoriser davantage, dans les écoles, des métiers artisans (boulangerie, joaillerie, ébénisterie, etc.) qui contribuent à reproduire des pratiques quotidiennes et ravivent des héritages anciens – non figés dans le passé – dans la mémoire collective présente? Il ne faut pas se méprendre sur la réappropriation de nos cultures populaires : un festival de trois jours, c’est bien, mais des lieux de formation et de pratique régulière sont essentiels à la survivance, ou à la renaissance, de nos pratiques culturelles (P. Chartrand, « Qui trop embrasse mal étreint », Rabaska, vol. 3, 2005). Car l’essentiel du patrimoine culturel immatériel est fait de connaissances transmises de bouche à oreille, par des êtres humains et non par des « produits culturels ».
 
La mémoire est un regard. On l’imagine tourné vers le passé, mais on peut tout autant le porter aussi sur le présent et l’avenir. Pour Fernand Dumont, la culture est à la fois un legs qui nous vient d’une longue tradition et un « projet à reprendre » (L’avenir de la mémoire, 1995).
 


[1] Viva Jerez! Enjeux esthétiques et politiques de la patrimonialisation de la culture, PUL, 2010.



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