Relations mars 2003

Martine Paquette

Contradictions d’hier et d’aujourd’hui

La mise en place d’un État-providence, après la Seconde Guerre mondiale, visait l’émancipation et l’épanouissement collectifs sous l’égide de la solidarité, de la justice sociale et de la responsabilité collective. L’État-providence a mis de l’avant l’idée que la vie en société comporte des ris­ques pour les individus et que l’État doit les assumer. Une série de programmes universels, dans le but de protéger de la maladie (assurance-hospitalisation et assurance-maladie), de la perte d’un emploi (assurance-chômage et aide sociale), des conséquences de la retraite (régime de rentes), ont donc vu le jour. L’individu n’avait plus à s’en remettre aux aléas de la charité et du destin. Désormais, un filet social le retenait grâce à un État qui se substituait à la Providence, reconnaissant à chaque citoyen le droit à l’assistance. Ce grand bouleversement embrassait un projet politique.

L’âge d’or des politiques sociales a pourtant engendré une série de paradoxes dont les conséquences sont palpables aujourd’hui. La gestion technocrate de ces « assurances et protections collectives » a eu comme effet pervers de masquer le sens de la solidarité et l’idée fondamentale que tout un chacun est responsable de tous. Les individus se sont paradoxalement sentis de moins en moins solidaires de la société. La reconnaissance de la diversité des groupes et des droits a conduit à une inflation de demande de droits et à une mo­saïque de groupes sans liens entre eux. La production et la consommation de masse ont été aveugles aux conséquences à moyen et à long terme, notamment en matière d’environne­ment. Les gouvernements, de leur côté, n’ont cessé d’accumu­ler des déficits budgétaires. Comme si, à ce moment-là, seul le présent comptait.

Néanmoins, la pierre angulaire de cette volonté de changement radical manifeste à la fin des années 1950 au Québec, et dans la période de l’après-guerre en Occident, était bel et bien l’idéal d’un monde politique et moral meilleur, tant pour les individus que pour les sociétés, dont l’État se porterait en quelque sorte garant. Les « Trente Glorieuses », qui ont pris fin avec la crise économique et politique des pays capitalistes avancés, palpable à la fin de la décennie 1970, relèvent non seulement d’une fulgurante croissance intensive et d’inves­tissements gouvernementaux massifs dans de nombreux do­maines à cette époque du nation-building, mais aussi d’une utopie du bien-être collectif.

De celle-ci, que reste-t-il? Le monde se trouve confronté à des transformations majeures. La mondialisation, telle qu’elle se déploie depuis une quinzaine d’années, est souvent perçue comme un rouleau compresseur uniformisant le monde sur les plans culturel, économique et politique, sous la gouverne d’un nombre très restreint de monopoles et d’organismes qui indiquent avec succès aux gouvernements les chemins de la « performance » à suivre.

Depuis la fin des années 1990, les critiques de ce « nou­vel ordre mondial » fusent de toutes parts : accentuation des inégalités entre les pays et à l’intérieur de ceux-ci, domination des intérêts privés et économiques sur le bien public, mar­chandisation de la vie, etc. Comme l’État-providence, le mo­dèle néolibéral n’est pas exempt de profondes contradictions. Le FMI, par exemple, dont le rôle officiel est de « conseiller les gouvernements dans le domaine financier », encourage le Canada à ratifier l’accord de Kyoto et l’enjoint parallèlement à ne pas augmenter le budget de la santé! Les savants calculs financiers qui préludent à ces prescriptions, présentés comme des arguments d’autorité, masquent en fait les valeurs au fondement des décisions politiques.

Le véritable problème, comme l’a souligné Pierre Rosan­vallon dans La crise de l’État-providence, n’en est pas un de liquidités publiques, mais de choix de société. Ainsi, la décision d’investir dans l’amélioration de l’accès aux services de santé et d’éducation, ou dans l’accès à Internet, ne relève pas de la présence ou de l’absence d’argent, mais de valeurs sociales qui incitent à donner la priorité à un domaine plutôt qu’à un autre.

Bien que les politiques sociales continuent d’exister, leurs assises se trouvent fortement ébranlées. L’utopie du bien-être collectif semble faire les frais de la contradiction à laquelle nous faisons face aujourd’hui, soit cette perte des visées po­litiques qui doivent prendre en compte l’idée d’un monde meilleur et durable et les nécessités économiques qui ne re­tiennent froidement que la rentabilité immédiate. On ne peut cependant affirmer rondement que le bien-être individuel et collectif est définitivement battu en brèche.

L'idéologie du changement

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