Relations Automne 2023 / Aux frontières

Dans cette nouvelle série de quatre textes, Jean-Lou David, gagnant de notre concours d’écriture 2022 dans la catégorie essai, se prête au jeu d’aller à la rencontre de personnes aux expériences de vie hors de l’ordinaire, constamment décalées par rapport au reste du monde. Dans ce premier volet, son chemin croise celui du jeune Constantin.

L’auteur, né à Rouyn-Noranda, est écrivain et chercheur en histoire dans sa région natale

Alors que j’étais pèlerin sur les chemins de Rome, j’ai rencontré un jeune homme français du nom de Constantin. Il était parti à pied de Canterbury, en Angleterre, et marchait depuis déjà plus de deux mois lorsque je fis sa connaissance, dans les collines de Toscane, où je l’aperçus pour la première fois. Allongé dans un fossé, la tête appuyée sur son sac, son état d’accablement devait tout de suite me toucher. Un paquet de pancetta bon marché entamé aux trois quarts reposait sur sa poitrine ; une bouteille d’eau froissée gisait à ses côtés ; ses pieds nus séchaient au vent. J’eus l’impression immédiate de comprendre le genre de découragement dans lequel ce garçon se trouvait empêtré.

Il se borna d’abord à me saluer de la main avant d’enfoncer à nouveau sa casquette sur ses yeux. Je lui bredouillai quelques salutations d’usage dans un italien approximatif, ce qu’il me rendit dans une langue à peine mieux maîtrisée. Déterminé à briser une solitude que je venais pourtant d’adopter, à peine quelques jours plus tôt, j’entrepris de devenir son ami en m’assoyant près de lui.

Il me sembla difficile d’approche et peu enclin à discuter.

Désillusion

J’apprendrais rapidement qu’il avait vu tant de choses, essuyé tant de tempêtes sur sa route. Ses souliers défraîchis commençaient à percer sur les pointes, et ses vêtements, décolorés par le soleil, étaient usés dans les entournures. Amorcés sous les cieux gris et inhospitaliers de la vieille Angleterre, ses premiers jours de marche avaient été marqués par la désillusion des départs. Le fantasme des matins rayonnants s’était d’abord cassé les dents sur les routes asphaltées, polluées et bruyantes du canton de Kent. Débarqué ensuite à Calais, goulot des migrations européennes et lieu de crispation des tensions de toute une civilisation, il avait été happé par la violence hypocrite de sa propre patrie. Calais, cœur de pierre, disait-on depuis que la mairie avait procédé à l’enrochement des berges où des personnes migrantes établissaient avant leurs campements de fortune.

Constantin, âgé de 23 ans à peine, venait de réaliser l’horreur ordinaire d’une bureaucratie aveugle aux souffrances humaines. « Le choc que j’ai eu lorsque j’ai compris que c’est sur une plage comme toutes les autres, dans une ville comme toutes les autres, que des vies sont broyées inutilement. Des rêves viennent s’échouer ici et ne partent jamais. J’ai trouvé soudainement ma quête complètement égoïste, complètement répugnante. Je marchais pendant que d’autres fuyaient une vie insupportable. Maintenant, je marche pour souffrir un peu. »

Sagesse du chemin

Voilà une raison de marcher qui me sembla originale. On rencontre, sur les vieux chemins d’Europe, quantité d’étranges personnages. De fervents religieux, il est vrai, quoique somme toute assez peu. Des retraité·es, des divorcé·es, des esseulé·es, des personnes exaltées surtout. Beaucoup portent un deuil, une peine qu’iels vont traîner sur les routes et dans les auberges. Iels trouvent parfois une consolation dans l’épreuve. Le pèlerinage, dit-on, connaît un renouveau inattendu depuis quelques décennies dans l’Occident chrétien. « Le confort nous accable », m’a dit Constantin au crépuscule de notre première journée passée ensemble. Le chemin, pour certain·es, est une forme de purge extrême. « C’est une déambulation empreinte d’amertume et de colère qu’on fait plein de mauvaise conscience et de regrets de n’avoir pas su dire exactement sa pensée. » Constantin avait, comme tous les pèlerins d’ailleurs, son chapelet de citations dont il agrémentait ses discours. Et les siennes n’étaient pas les plus anodines qu’il me fut donné d’entendre.

Le chemin a sa propre sagesse. Elle consiste d’abord en la rumination des maximes les plus imprécises. Toutes ont en commun le chemin : le chemin connaît le voyageur. Tous les chemins ramènent à soi. Le but n’a aucune importance, seul le chemin compte. Cette sagesse, caduque pour quiconque n’a jamais pris le bâton, devient soudainement hermétique au marcheur lui-même du moment qu’il s’arrête. Constantin, dans l’excès de son jeune âge peut-être, et par des penchants si étranges qu’on eût cru ceux d’un poète, avait décidément la passion des douleurs qu’on s’inflige volontairement, la fascination pour une souffrance désirée qu’il estimait être quelque chose comme l’outil de son salut. « Si on ne sait pas d’abord souffrir, on ne sait rien. »

Le chemin est tissé dans la réalité entière, il faut l’écouter, le laisser nous fracasser et nous remodeler à sa main.

Pour ma part, je trouvais Constantin drôlement sérieux. Tout à ma joie de m’être trouvé un ami, bien qu’il fût bien peu bavard, je déblatérais continuellement sur les charmes du paysage, la splendeur des ruines, la beauté des petites chapelles où l’on tombait nez à nez avec les toiles de maîtres de la Renaissance. Pour une raison que j’ignore, j’étais particulièrement intarissable au sujet d’une multitude de choses sans grande importance, comme le peuplement étrusque au sommet des collines, à propos duquel j’échafaudais toutes sortes de théories futiles. Un jour qu’il faisait très chaud et que le soleil nous frappait à son zénith, Constantin eut un moment d’irritation. « Tu parles beaucoup », m’avait-il dit. La chose me blessa un peu et devint, dès lors, le sujet de mes ruminations. Le chemin est plein d’humilité.

Le sens du chemin

Souvent mal reçu, moqué dans les cafés et jeté dans les rues à la pointe du jour, le pèlerin, me dit-il, est en quête d’un sentiment fugitif, celui qui l’inonde au détour d’un boisé, lorsque le soleil perce à travers le ramage des vieux pins. Ce n’est pas dans le faste obscène de la Suisse ni dans la vieille France campagnarde que Constantin avait vécu ses plus belles illuminations. C’était dans la simplicité des chemins boueux, dans le partage d’un bout de pain avec un vieil homme dont il ne comprenait pas la langue, dans la vision soudaine de deux enfants que l’on croise à quatre heures, revenant de l’école en riant ; c’est alors seulement qu’il se sentait réconcilié avec cette envie absurde de marcher et de souffrir qui le tiraillait. « Le chemin est tissé dans la réalité entière, il faut l’écouter, le laisser nous fracasser et nous remodeler à sa main. »

Grandeur du silence

Dans un vieux couvent attenant à la basilique San Clemente, à Sienne, Constantin et moi entrons afin de demander l’hospitalité. Tenu par l’Ordre des Servites de Marie, l’endroit est austère et crasseux. Un petit homme roux et très pâle nous guide dans de longs couloirs froids jusqu’à une cuisine où l’on s’assoit tous deux lourdement. Nous attendons, mais nous ne savons pas quoi exactement. Une télévision diffuse les nouvelles nationales derrière nous. Constantin et moi la regardons en silence, trop épuisés pour parler. Nous apprenons, avec une consternation muette, qu’un bateau de migrants vient de s’échouer sur les plages de Crotone, la veille, faisant plus d’une soixantaine de morts, parmi lesquels de nombreux enfants. La chaîne d’informations en continu retransmet des extraits d’un discours de la première ministre italienne Giorgia Meloni.

Un servite africain âgé d’environ 80 ans, prostré et marchant à petits pas hésitants, entre dans la cuisine vêtu de sa soutane noire. Il s’assoit près de nous en regardant distraitement la télévision qui joue encore. Il commence à nous interroger pour remplir ses documents. Des images de la Méditerranée, agitée par les vagues, alternent avec un discours du Saint-Père blâmant « les trafiquants d’êtres humains ». Le vieil homme, bien que nous le fassions constamment répéter, se montre très chaleureux et souriant. Les silences sont meublés par le son de la télévision qui semble soudainement assourdissant. Alors que le père observe nos crédenciales, nos passeports de pèlerins, il nous demande pourquoi nous avons choisi de voyager par les chemins.

Constantin semble ému et, prenant la question très au sérieux, lui explique que « nous cherchons encore la raison de notre départ, que nous cherchons sur la route, et quelque part en nous peut-être, un peu de paix et d’apaisement ». Le vieux sourit.

Meloni parle à la télévision et son air faussement abattu devient insupportable à regarder. Elle fait de longues phrases confuses que je peine à comprendre, et elle-même, par moments, semble empêtrée dans une rhétorique fastidieuse qu’elle démêle à peine. Le vieil homme, agacé, fait un signe de la main vers la télévision. Je me lève pour la fermer. Lorsque je me rassois, nous nous regardons tous longuement, dans un silence étranglé par l’émotion. Le vieux soupire en prenant son visage entre ses mains. Il nous dit avec de grands yeux humides : « parla troppo ». Elle parle trop.


AUX FRONTIÈRES : Pour voir le monde à travers les yeux des personnes exclues, depuis leur côté des frontières arbitraires qui fracturent nos sociétés.


 

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