Relations février 2005

Autochtones : blanc de mémoire

René Boudreault

Conjuguer traditions et modernité

L’auteur a récemment publié Du mépris au respect mutuel, clefs d’interprétation des enjeux autochtones au Québec et au Canada (Écosociété, 2003)

Les peuples autochtones du Québec et du Canada sont pluriels. De ce fait, ils sont porteurs de cultures et de traditions variées. L’un des courants importants de la pensée autochtone actuelle est syncrétiste. Il rassemble des manières de faire et de penser provenant de diverses sources autochtones. On l’identifie chez plusieurs jeunes adultes des nations d’ici, surtout chez ceux qui ont traversé une crise d’identité personnelle ou nationale et qui ont retrouvé un nouvel équilibre de vie – entre autres grâce à une spiritualité renouvelée ou réorganisée. Ce courant s’appuie particulièrement sur la prise en compte du besoin d’équilibre entre les quatre directions, les quatre âges de la vie, les quatre saisons et surtout l’harmonie des quatre fonctions essentielles de l’être : le corps (le physique), les émotions (l’affect), la connaissance (l’intellect) et l’âme (le spirituel). Il s’appuie aussi sur la pensée et le mode de vie des aînés des communautés et des nations.

Bien que la rencontre entre les héritages autochtones et la modernité ne se fasse pas sans heurts, elle ne se différencie pas fondamentalement du processus général d’adaptation des traditions des peuples ou des groupes humains qui veulent demeurer vivantes.

Par exemple, dans le domaine de la musique, de grandes réussites peuvent être remarquées dans l’heureux mariage entre des traditions anciennes et des courants tout à fait contemporains. Pensons seulement à ces deux merveilleux interprètes autochtones qui font résonner les rythmes et le langage ancien de leurs peuples dans le creuset de la modernité : Taima, de culture inuite, et Florent Vollant, de culture innue. L’une comme l’autre nous font voyager dans leur univers constitué de souvenirs issus du lointain de leurs peuples qu’ils expriment avec des accents modernes. Ce faisant, ils nous font rejoindre une poésie dont la portée est universelle. De la même manière, dans le domaine de la peinture, des artistes comme Marc Siméon ou Ernest Dominique traduisent, dans une esthétique bien contemporaine, cette osmose entre leur indianité et les formes modernes de l’art.

L’enjeu des rapports entre les traditions et la modernité a des conséquences importantes sur les relations intergénérationnelles au sein des sociétés autochtones. Ces dernières sont en profonde et rapide évolution de l’intérieur, tout en subissant une multitude d’influences provenant de l’extérieur. Ainsi, en région non urbanisée, la génération d’hier a vécu dans l’univers de la forêt ou du village. De ce fait, elle ne se sent pas compétente pour guider les pas des plus jeunes en milieu urbain et fortement scolarisé. Elle a donc tendance à abdiquer sa mission d’éducation et de transmission culturelle. Pourtant, cette génération d’aînés a une responsabilité et une compétence toujours pertinentes en ce qui a trait à la santé, aux émotions, aux valeurs et à la spiritualité.

Un autre aspect de cet enjeu relève des différences linguistiques. Il existe, en effet, plusieurs langues et dialectes autochtones au Québec et au Canada. Comme on le sait, la langue est le véhicule de l’expression et de la transmission de la culture et, par conséquent, des traditions d’un peuple. Le degré de vitalité des langues autochtones est donc directement influencé par l’intensité des transformations culturelles plus globales des sociétés qui les parlent. Il va sans dire que les différences au plan de la langue, au sein d’une même société, créent une difficulté de communication entre les générations. À ce fossé, s’additionnent les différences de mode de vie inhérentes à l’âge des personnes.

Ainsi, les Premières nations doivent souvent composer avec des tensions entre la jeune génération – qui contrôle le pouvoir politique et les orientations de développement – et la génération des aînés – qui a tendance à protéger un mode de vie ancestral et une vision passéiste des choses. Certes, le respect des traditions est souhaité par la majorité. Mais l’importance de ces dernières comme axe de développement social et économique n’est pas compris de la même façon par tous. Il faut bien constater que les sociétés qui ont fait le choix de la vie traditionnelle pour asseoir leur avenir se sont condamnées à la pauvreté et à la marginalité. Par contre, les sociétés qui ont oublié leurs racines se sont souvent disloquées. C’est pourquoi la conjugaison féconde des traditions et de la modernité demeure un défi.

Autochtones : blanc de mémoire



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