Relations septembre 2013

Lire entre les lignes de l'analphabétisme

Joseph Sauveur

Conjuguer alphabétisation et francisation

L’auteur est formateur au Centre N A Rive
 
 
Dès sa création, en 1973, le Centre N A Rive a mis tout son poids dans la balance pour lutter contre un fléau qui attaque le fondement même de notre société : l’analphabétisme. Tous les efforts de la direction, des formateurs et des bénévoles convergent en ce sens.
 
Au début, les services du Centre étaient conçus pour les nouveaux arrivants haïtiens. D’abord, on commençait par leur organiser des ateliers de francisation. La réalité linguistique quotidienne à laquelle étaient confrontés les apprenants exigeait une intégration rapide dans la société et, par conséquent, une connaissance minimale du français. Cependant, on a vite remarqué que ces immigrants étaient analphabètes au sens premier du terme. Le Centre s’est donc engagé simultanément sur les voies de l’alphabétisation et de la francisation. En matière d’alphabétisation, on appliquait l’approche fonctionnelle, avec des méthodes syllabique, globale, mixte et contextuelle. En matière de francisation, on mettait l’accent sur la communication. À l’époque, l’apprenant était d’abord alphabétisé dans sa langue maternelle, le créole, une approche qui donnait de très bons résultats. Ce succès était possible grâce au travail inlassable du comité pédagogique qui outillait les formateurs et les animateurs avec du matériel bien conçu.
 
Toutefois, au moment où l’on commençait à récolter les fruits de ce bon travail, le contexte a changé. En effet, dans les années 1990, le Centre a commencé à accueillir de nouveaux immigrants venus de divers horizons, notamment d’Asie et d’Amérique latine. Ils formaient deux catégories : les uns avaient été alphabétisés dans leur langue maternelle et avaient surtout besoin de cours de francisation; les autres étaient tout à fait analphabètes et entraient d’emblée dans le programme d’alphabétisation.
 
Cette réalité sociolinguistique a rendu la tâche plus complexe. Beaucoup d’allophones, bien qu’alphabétisés dans leur langue maternelle, ignorent notre système alphabétique, comme c’est le cas avec les Asiatiques. Il fallait non seulement leur apprendre le français, mais aussi les alphabétiser dans cette langue. Dans ce contexte multilingue, l’approche de la langue maternelle ne convenait plus. Une volte-face était nécessaire.
 
C’est en participant à la fondation du Regroupement des groupes populaires en alphabétisation, dans les années 1980, que le Centre N A Rive a conçu une approche populaire et « conscientisante » de l’alphabétisation qui l’a grandement aidé à faire face à ces nouveaux défis. À l’instar de Paulo Freire, nous partons du principe « que l’éducation n’est un instrument valable que si elle établit une relation dialectique avec le contexte de la société dans lequel l’homme est enraciné[1]. » Ainsi, nous ne cherchons pas à imposer l’alphabétisation aux apprenants. Au contraire, nous les amenons à prendre conscience par eux-mêmes du besoin de s’instruire et de s’alphabétiser pour pouvoir agir sur leur milieu. Cette démarche s’appuie sur des valeurs axées sur la primauté et l’intégrité de la personne, le respect et la valorisation de l’être. C’est cette philosophie qui a permis au Centre de maintenir le cap en s’adaptant à différentes situations comme le sous-financement, la variabilité de la clientèle, etc.
 
Aujourd’hui, on constate de nouveaux changements : les salles de classe qui étaient bondées sont maintenant quasiment vides. La pression sociale exercée sur les analphabètes est tellement forte qu’ils se sentent coupables et éprouvent de la gêne et de la honte. Ils fuient les centres d’alphabétisation. Souvent, c’est par l’entremise de notre programme d’insertion et d’employabilité qu’ils arrivent à intégrer l’alphabétisation, parfois à l’insu de leurs amis à qui ils veulent cacher leur réalité. Ce comportement rend leur formation encore plus difficile, car l’assiduité, la motivation, la persévérance et l’estime de soi font défaut.
 
 Pour renverser cette tendance, le Centre, après avoir mûrement réfléchi, a pris la décision de prendre le virage de « l’alpha-numérique ». Ce virage est motivé par les résultats encourageants d’un projet de recherche-expérimentation intitulé Intégration de l’ordinateur dans la formation de base offerte en milieu de travail. Axé sur l’usage des technologies de l’information et de la communication en milieu de travail, ce programme a permis aux employés participants de vaincre l’analphabétisme et de découvrir tous les bienfaits de l’alphabétisation.
 
Ainsi, depuis septembre 2012, nous mettons cette approche en application tout en l’adaptant à notre clientèle, à notre milieu. Avec ce programme, nous comptons atteindre notre objectif premier : vaincre l’analphabétisme chez les participants tout en leur donnant l’occasion d’apprivoiser l’ordinateur, et leur permettre d’être des acteurs dans la société d’aujourd’hui.
 
Cette approche augmente considérablement leur estime. Ils sont tout à coup fiers de parler à leurs proches de leur formation, du progrès qu’ils ont accompli et des sites Web qu’ils ont visités. Ils développent plus rapidement leur autonomie. Naviguer sur Internet n’est plus un mystère pour eux. Par conséquent, l’apprentissage ne se fait plus uniquement en salle de classe : il se poursuit à la maison, à la bibliothèque et partout. De plus, le fait de pouvoir communiquer par courriel avec leurs proches et leurs amis contribue à briser l’isolement dont souffrent ces personnes tout en poursuivant leur apprentissage.

 


[1] J.-P. Hautecœur (dir.), Introduction aux pratiques et politiques en alphabétisation, Montréal, UQAM, 1985, p. 321

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