Relations Été 2021
Comprendre notre rapport à l’image – Claire Bélisle
Nous vivons dans un monde d’images et d’écrans. Claire Bélisle, longtemps rattachée au Centre national de la recherche scientifique en France, nous sensibilise à ce système effervescent de codes culturels et de symboles sous-jacents. Relativement peu connu au Québec, l’éditeur lyonnais Chronique sociale se spécialise depuis deux siècles dans des publications généralistes destinées à un large public voulant bien s’informer.
Véritable outil en dix chapitres pour décrypter les messages implicites et quelquefois trompeurs, cet ouvrage est riche en formules éloquentes et en questionnements pertinents pour cerner ce vaste sujet : « un système de croyances à désamorcer » (p. 48), « les pouvoirs de l’image proviennent du spectateur » (p. 49), ou encore « comment le plaisir des images rend-il les écrans attractifs ? » (p. 67). Sans jargon, Claire Bélisle emprunte des concepts à la psychologie, les explique, puis les regroupe dans un précieux lexique placé en annexe – on y retrouve des mots-clés comme « addiction », « représentation », « symbole » et « visualisation ». Il n’y manque que quelques termes plus pointus comme « désinformation », « idéologies » ou « propagande » pour être complet.
À la lecture de la première moitié du livre, on comprend que les images servent tour à tour à « amplifier la mémorisation », à « déclencher la violence » (p. 66), ou simplement à procurer un plaisir qui pourrait dans certains cas devenir addictif. De plus, elles véhiculent des représentations de plus en plus banalisées de la violence ou, plus subtilement, un « renforcement du stéréotype de la performance » (p. 70) à tous égards. Des pistes d’éducation aux médias – de « Media Literacy », comme le disent les Anglosaxons – sont proposées, avec des sites Web, pour tenter de désamorcer les pratiques commerciales du monde virtuel.
La deuxième moitié de l’ouvrage propose des stratégies pour analyser les cadrages, les contenus, les stéréotypes, les messages implicites et la charge émotionnelle de certaines images – qui sont précisément conçues pour nous émouvoir, nous sensibiliser, nous persuader. Autrefois, on décrivait ces pratiques comme étant de la propagande, mais ce terme devenu péjoratif semble avoir disparu du langage courant depuis la fin de la Guerre froide. Or, des formes renouvelées de propagande persistent. Car bien souvent, les images sont suggestives et portent des sous-entendus à propos de pratiquement tout. Par exemple, des publicités illustrent le bonheur en montrant un groupe d’amis heureux en train de consommer un produit annoncé. Ce faisant, Claire Bélisle nous invite à prendre conscience de nos propres réflexes face à certaines images et à reconnaître les différentes manières qu’ont les publicités d’agir sur nous afin de garder à l’esprit le rôle des médias dans la légitimation (ou la délégitimation) de tel ou tel groupe social. Inversement, dans un système axé sur le spectaculaire et cédant si facilement au sensationnalisme, il importe de ne pas sombrer dans l’excès inverse et de ne pas discréditer systématiquement les institutions qui sont à la base de notre vie en société : la justice, les forces de l’ordre et les élus. Autrement dit, les médias devraient nous inviter à la nuance et, du même souffle, à éviter les généralisations abusives, d’un côté comme de l’autre.
Cet ouvrage n’est pas destiné exclusivement aux universitaires en études visuelles ; il sera instructif pour un large lectorat et même pour les cégépiens (et leurs parents) et devrait être disponible dans les bibliothèques publiques. Or il semble introuvable en librairie, du moins au Québec. On repense en le lisant à Se distraire à en mourir (Flammarion, 1986) de Neil Postman ou à l’essai pionnier de Liliane Lurçat, Violence à la télé, l’enfant fasciné (Éditions Syros, 1989), mais aussi à l’excellent livre de Philippe Bihouix et Karine Mauvilly, Le Désastre de l’école numérique : plaidoyer pour une école sans écrans (Seuil, 2016).
Comprendre notre rapport à l’image
CLAIRE BÉLISLE
Lyon, Chronique sociale, 2020, 206 p.


