Relations Automne 2021 / Dossier

Complotisme, quand la croyance s’emballe
Loin d’être les seules élucubrations d’individus psychologiquement instables, les théories du complot répondent à un besoin, celui d’avoir une prise sur sa destinée dans un contexte d’incertitude et de perte de confiance envers les institutions détentrices de savoir.
Les auteurs sont respectivement chercheur indépendant et professeur au Département de philosophie du Collège Ahuntsic
Voilà plus d’un an que l’état d’urgence sanitaire au Québec est reconduit de décret en décret. Les mesures imposées par les autorités entraînent naturellement des critiques, des questionnements, voire des contestations ; autant d’attitudes considérées en général comme des signes de vitalité démocratique. Une contestation judiciaire a d’ailleurs permis d’exempter les personnes itinérantes du couvre-feu, par exemple. Des lanceurs d’alerte ont aussi révélé qu’on nous cachait bel et bien des choses sur l’état de la ventilation dans les écoles. Et la presse nous a appris que le gouvernement, contrairement à ses prétentions, n’a pas toujours suivi les recommandations de la Santé publique concernant la fermeture de certains lieux publics, dont les musées. C’est que le jeu politique, tout comme celui du marché, n’est pas transparent. Il comporte sa part de demi-vérités et de stratégies concertées, voire d’authentiques complots, qu’il convient de savoir déceler.
Par ailleurs, les événements exceptionnels suscitent toujours des rumeurs. De nos jours, elles sont disséminées et amplifiées par Internet. Mais de tout temps, pareil contexte anxiogène est propice au dévoiement des questionnements et de l’esprit critique. Par exemple, des voix dissidentes s’élèvent face au consensus scientifique établi sur la virulence et la dangerosité du virus SRAS-CoV-2. Elles questionnent systématiquement la comptabilisation des victimes. Elles évoquent d’éventuels motifs cachés derrière les restrictions aux libertés exigées par l’état d’urgence sanitaire. Elles poussent parfois la critique jusqu’à évoquer un méga-complot ourdi par une élite aux intentions maléfiques, contrôlant la finance et l’économie mondiales, et ayant à sa botte les États de la planète. L’état d’urgence y est comparé à une dictature mondialisée et, dans quelques cas, le vaccin fait craindre une modification de l’ADN. Dans de telles circonstances, on passe alors de la remise en question des faits à leur explication systématique par des théories du complot imbriquées les unes dans les autres.
Selon les résultats d’une enquête de l’Institut national de santé publique du Québec, « au cours du mois de juin [2020], plus du tiers (35 %) des répondants estimaient que le gouvernement leur cachait des informations importantes à propos de la pandémie […] Un répondant sur quatre (23 %) croyait que le virus avait été créé en laboratoire […] Ils étaient moins nombreux [toutefois] à croire qu’il existait un lien entre les tours de télécommunications 5G et le virus (6 %)[1] ». Ces données obligent à se questionner sur le complotisme tel qu’il se manifeste actuellement et sur les acteurs qui l’alimentent, créant un mouvement qu’on ne peut ignorer[2].
QU’EST-CE QUE LE COMPLOTISME ?
Le complotisme ne se résume pas à expliquer des événements par un complot, ni à douter d’une version officielle. L’invasion de l’Irak en 2003, par exemple, a été officiellement justifiée par l’existence alléguée d’armes de destruction massive. Situer ces allégations mensongères dans le cadre d’un programme politique concerté et dissimulé n’est pas du complotisme. Certains experts parlent d’un style de discours de type paranoïde ; d’autres, d’une tendance à vouloir expliquer l’histoire dans son ensemble par un complot. Il est fréquent de classer les différentes manifestations du phénomène suivant leur portée, selon qu’elles dénoncent un simple fait ou une organisation, ou l’ensemble de la marche du monde. Ou encore de les catégoriser selon leur complexité, sur un continuum en quatre temps. Se manifeste d’abord un vague sentiment « qu’on nous cache quelque chose », puis une idée encore hypothétique selon laquelle on pourrait bien nous cacher la vérité, ensuite une croyance ferme en un complot et, finalement, une idéologie qui explique la réalité par une série de complots imbriqués. Seuls les deux derniers stades caractérisent le complotisme.
On peut également classer ces théories selon leur objet : complot « juif », franc-maçon, reptilien, du New World Order, etc. Elles prennent fréquemment la forme d’un millefeuille argumentatif. Cette structure s’inspire de l’abbé Barruel, qui a popularisé l’idée d’un complot ourdi par les Illuminati, lesquels formeraient une loge secrète contrôlant d’autres loges de Francs-maçons qui seraient ultimement contrôlées par les « Juifs ». Ce schéma d’imbrication et de superposition de complots permet de suggérer et de choisir à sa guise les « vrais » responsables : élites sanguinaires, secte Illuminati, « Juifs », extra-terrestres ou Satan lui-même.
Il n’est pas rare de réduire le complotisme comme phénomène social à la seule psychologie des personnes y adhérant, des individus qui seraient tous sous l’emprise d’entrepreneurs du Web dont la tâche est grandement facilitée par les algorithmes des médias sociaux. Certes, des mécanismes cognitifs comme le biais de confirmation ou de la profondeur de l’explication[3] expliquent l’attrait des théories du complot auprès d’un certain public. Pourtant, il serait présomptueux de concevoir le complotisme comme dénué de sens et sans prise sur la réalité. Au contraire, il vise justement à donner sens aux événements historiques. S’il trace des liens là où d’autres voient des coïncidences, il ne s’échafaude pas moins sur une forme d’empirisme en ce qu’il renvoie à une myriade d’articles de journaux, de publications scientifiques (parfois douteuses) et de déclarations publiques. Il interprète les faits comme autant de signes qu’un esprit critique doit savoir décoder pour apercevoir la réalité cachée. Le complotisme laisse néanmoins à ses détracteurs la tâche titanesque de dénouer des erreurs d’interprétation ou des liens infondés dans un ensemble de domaines spécialisés. Il laisse aussi à ses adeptes la tâche de constamment perpétuer leurs recherches pour décoder d’éventuels signes.
Il n’est pas rare de réduire le complotisme comme phénomène social à la seule psychologie des personnes y adhérant, des individus qui seraient tous sous l’emprise d’entrepreneurs du Web dont la tâche est grandement facilitée par les algorithmes des médias sociaux.
COMPLOTISME ET QUÊTE DE SENS
Le complotisme associe une vision séculaire, voire machiavélique, de la politique à une compréhension spirituelle et millénariste de l’histoire humaine. Le complot représente les forces du Mal qui manipulent le capitalisme et les relations internationales, par exemple, de façon proprement inhumaine. Les perturbations dues à la COVID-19 et à l’urgence sanitaire représentent les « tribulations » d’une époque sur le point de finir. La crainte que le vaccin n’affecte l’ADN ou qu’il vise l’injection d’une micro-puce indispensable aux transactions du quotidien fait figure apocalyptique de « marque de la bête ». Cependant, ses adeptes mettent de l’avant que le règne du Mal laissera place à une période d’amour et d’harmonie. Inutile par conséquent pour eux d’être violents. Dans un esprit New Age (ou nouvel-âge), ce nouveau millénaire s’amorcera, à leurs yeux, par une conversion spirituelle qui amènera un renouveau matériel. L’enjeu est de prendre conscience du complot et d’en conscientiser les autres. Le complotisme plonge ainsi ses adeptes dans une attitude peut-être moins dogmatique que prosélyte.
Lucie Mandeville, professeure de psychologie à la retraite qui soutient le mouvement complotiste au Québec, indique cette voie salutaire dans un échange avec l’un de ses chefs de file, Steeve Charland, diffusé sur Facebook le 4 janvier dernier : « Le pouvoir est au peuple et, s’il savait, s’il savait, on l’aurait en un claquement de doigts. » Dans un horizon millénariste, il faut informer le peuple du complot malveillant ourdi par une élite dénuée d’humanité pour qu’il s’estompe. S’ouvrira alors une période d’émancipation. Bien que parasité par des mouvements d’extrême droite et quelques affairistes, le complotisme actuel reprend largement des valeurs d’amour et de partage que le monde moderne échoue bien souvent à incarner.
On pourrait ici élaborer sur ce que cette perte de confiance et de repères dévoile de notre monde postmoderne. Le Web y joue un rôle incontournable, notamment en donnant l’impression qu’on peut accéder à la connaissance sans avoir à fournir l’effort nécessaire à sa production, et en se rattachant au bon « gourou ». Cependant, le besoin de trouver des sources de savoir dignes de confiance, d’expliquer un monde complexe et de se doter de repères moraux persiste. C’est alors que le complotisme offre une explication aux circonstances exceptionnelles provoquées par la pandémie, ainsi qu’au problème du Mal dans l’histoire, voire à l’échec de la mise en œuvre de valeurs chrétiennes ou progressistes dans la modernité, tout en proposant une voie de salut facilement praticable mais trompeuse : « faire ses recherches » et dénoncer le complot.
[1] Ève Dubé et al., COVID-19 – Pandémie, croyances et perceptions, INSPQ, 3 août 2020 [en ligne], p. 4.
[2] Sur ce sujet, on pourra lire Jean Balthazar, « Trois mois chez les complotistes », Le Journal de Montréal, 16 janvier 2021.
[3] Le premier biais répond à notre désir de confirmer nos croyances et le second au fait que l’on cherche rarement à recourir à des experts pour comprendre des mécanismes sous-jacents à la vie quotidienne.



