Relations décembre 2006

Les veines ouvertes de l'Afrique

Patrick Martineau

Complices malgré nous

L’auteur est membre du Groupe de recherche sur les activités minières en Afrique

À travers différents objets de notre vie quotidienne, nous sommes reliés à l’exploitation minière congolaise. Comprendre la « route » qu’emprunte le coltan pour se rendre jusqu’à nous donne aussi la responsabilité d’exiger que sa commercialisation cesse d’être associée à des crimes et à des violations flagrantes des droits humains.

Dans les luxuriantes contrées des Kivus, dans la région Est de la République démocratique du Congo (RDC), des milliers de Congolais triment dur dans les sites miniers pour assurer leur quotidien. L’une des ressources vedettes de cette région est le coltan. Or, ce minerai fait office de ressource stratégique et économique pour des individus et des réseaux de la région, dont certains commettent des crimes importants, en violation directe des droits humains. Pourtant, cette matière trouve toujours son chemin jusque dans notre quotidien.

Dans nos objets d’usage quotidien

En effet, les lecteurs DVD, téléphones portables, caméras numériques, ordinateurs portables, consoles de jeux vidéo et certaines composantes de nos voitures sont des objets d’usage courant qui vous unissent à l’exploitation des ressources minières en RDC. Leur dénominateur commun? Le coltan.

Le terme « col-tan » est une expression populaire qui vient d’Afrique centrale. Il fait référence à la colombo-tantalite. Il s’agit donc d’un diminutif, ou d’un surnom, donné à un minerai composite, soit la colombite et la tantalite. Une fois raffinée, la colombite deviendra un produit métallique, le colombium (ou niobium) et, de son côté, la tantalite deviendra du tantale. Que fait-on avec du colombium et du tantale? Des millions de composantes électroniques utilisées dans des secteurs comme les hautes technologies, l’automobile, l’aérospatiale et l’armement. Ainsi, le condensateur de tantale – une composante pas plus grosse qu’une tête d’épingle – permet de miniaturiser une multitude de composantes de votre ordinateur et de votre téléphone portable. Il est, à toute fin pratique, l’un des éléments clefs du succès du secteur des communications sans fil.

La RDC regorge de ce minerai que l’on exploite dans sa partie orientale depuis plus de 30 ans. Elle aurait d’ailleurs fourni, depuis les années 1990, plus de 10 % de la matière première nécessaire pour satisfaire les marchés mondiaux. Or, au début des années 2000, un important processus spéculatif – phénomène répandu à l’ensemble du secteur minier – s’est produit. Ses effets dévastateurs se font ressentir, encore aujourd’hui, dans toute la partie orientale de la RDC.

La grande surchauffe

Entre mars 2000 et mai 2001, le prix moyen pour se procurer, sur les marchés hautement spéculatifs, un kilo de tantalite, est passé de 60 $US à 485 $US. Au paroxysme du jeu de l’offre et de la demande, des transactions supérieures à 1000 $US ont même été notées. Pourquoi une telle surchauffe?

En 1999, alors que l’industrie des hautes technologies vivait ses jours de gloire, une soudaine « course aux condensateurs de tantale » fût lancée sous l’impulsion des fabricants de téléphones cellulaires. Le NASDAQ semblait bien en selle et le potentiel des marchés asiatiques (surtout chinois) faisait rêver. Ces manufacturiers entrevoyaient des possibilités immédiates et quasi illimitées pour leurs produits. Mais, pour ce faire, il fallait mettre la main rapidement sur ces précieux condensateurs. La course au coltan était ainsi lancée.

En seulement quelques mois, les commandes des raffineurs ont doublé, puis triplé. Leurs affaires roulaient rondement, mais leurs réserves de tantalite fondaient comme neige au soleil. Le fournisseur principal, l’entreprise australienne Sons of Gwalia, tournait déjà à plein régime et les petits fournisseurs commençaient eux aussi à s’essouffler.

Une pression fut ainsi exercée sur les quelques tonnes disponibles de par le monde, dont celles de la RDC. Un seul problème se posait : la région était déjà dévastée par un conflit violent entre des réseaux politique et économique de la région qui, dans leur déploiement, commettaient des crimes en violation directe des droits humains. L’un des motifs de ces crimes : l’accès aux rentes de ce nouvel or high tech.

Ainsi, progressivement, la filière coltan congolaise fut totalement contrôlée par des agents associés aux milices locales et régionales, dont les méthodes de commercialisation incluaient de multiples actes de violence et des massacres. Ces agents ont imposé les pires conditions de travail, dont le travail forcé et l’exploitation des enfants soldats. Cette année-là, la RDC aurait fourni plus de 20 % de la tantalite globale. La plupart des profits de cette commercialisation furent récupérés par des réseaux rwandais proches de la présidence, alors en guerre avec la RDC. L’une des causes de cette guerre et de son prolongement fut le contrôle des lucratifs pôles d’approvisionnement de coltan en RDC. Pour faire la guerre et assurer sa domination sur le territoire, il fallait de l’argent. Il s’ensuivit ainsi un cercle vicieux entre la course à l’argent et la perpétuation de cette guerre.

L’ONU, ainsi que des organisations transnationales de la société civile, ont alors dénoncé cette exploitation et le coltan congolais. Ce dernier a fait l’objet d’un embargo moral : l’ONU a alors demandé aux pays importateurs et aux industriels de boycotter le coltan congolais, sans toutefois imposer un mécanisme de surveillance ou de sanction. Peu après, le prix mondial de la tantalite a retrouvé sa valeur « normale ». Ce phénomène s’explique par deux autres facteurs. Premièrement, l’administration américaine, responsable des stocks stratégiques[1], avait déversé sur le marché mondial des inventaires considérables de tantalite. Elle dopa ainsi les marchés et réduisit la pression qui existait alors sur eux. Deuxièmement, les industriels associés au coltan ont réajusté les communications entres les agents de la filière occidentale de cette matière première, afin de rendre celles-ci plus fluides. Ces agents ont ainsi constaté que la pénurie n’était que le fruit d’une fausse « perception du marché ». Du coup, la surchauffe de la filière congolaise a diminué et les trafiquants se sont tournés vers la cassitérite, laquelle faisait aussi l’objet, à ce moment, d’une envolée spéculative sur les marchés boursiers.

La filière coltan aujourd’hui

Actuellement, le risque d’une surchauffe des prix est donc contrôlé, bien que la consommation de tantale ne cesse de croître, à cause de la consommation mondiale des produits électroniques et de ceux des communications sans fil. Dans le Sud et le Nord Kivu, certaines communautés ont retrouvé leurs terres et comptent sur l’exploitation minière pour se refaire une santé financière. Quelques coopératives ont vu le jour et plusieurs mineurs artisanaux ont retrouvé une certaine quiétude dans les pôles miniers. Le coltan y est exploité, mais les revenus à la base demeurent bien peu élevés.

Dans certains milieux cependant, la filière du coltan est alimentée, encore aujourd’hui, par des mineurs et des villageois travaillant sous contraintes militaires et dans des conditions d’insécurité extrêmes. Des témoignages évoquent encore le travail forcé, l’utilisation des enfants comme main-d’œuvre captive ainsi que l’exploitation sexuelle aux abords des sites de coltan et de cassitérite.

De plus, l’environnement de travail de la majorité des exploitants de la filière du coltan congolaise, surtout les mineurs, constitue un danger certain pour la santé, la sécurité et l’intégrité physique des individus. Des préoccupations bien réelles ont été soulevées concernant les risques que représente le coltan, en raison des émanations radioactives du minerai, lorsque la roche est broyée ou concentrée sous forme de poudre.

Pourtant, certains agents de ces réseaux régionaux réussissent à liquider cette marchandise dans les circuits mondiaux, et ce, malgré l’instauration d’un mécanisme de surveillance proposé et mis en œuvre par les firmes actives dans cette filière minière. De toute évidence, cela ne semble pas suffisant pour nous assurer que le coltan congolais, qui se retrouve une fois transformé dans nos outils de travail, de loisir et de communications quotidiens, ne soit pas « taché de sang » ou obtenu indûment. Les industriels associés directement à cette filière ont la responsabilité d’offrir des produits qui, dans leur processus d’exploitation et de commercialisation, ne soient pas associés à des crimes et à des violations flagrantes des droits humains. Exigeons-le!



[1] On considère en effet, à Washington, le colombium et la tantalite comme des matières essentielles pour la sécurité des États-Unis, en raison de ses liens avec les produits militaires – satellites, armes de destruction massive, avions, etc.

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