Relations Hiver 2020-2021

La santé au-delà de la médecine – Approches alternatives, complémentaires et globales

Bruno Marcotte

Comment saboter un pipeline – Andreas Malm

En politique, rien de conséquent n’a jamais été accompli sans courage, mais encore faut-il se demander à quel genre de courage il s’agit de faire appel. Celui de prendre la parole, de tendre l’autre joue, de se battre ? Dans Comment saboter un pipeline, Andreas Malm prend résolument le parti du courage de se battre, avec violence s’il le faut. Il cherche à démontrer que l’absence d’une frange radicale constitue une faiblesse pour le mouvement environnemental contemporain. « Le mouvement pour le climat a eu son moment gandhien ; sans doute le temps vient-il d’un moment fanonien » (p. 182).

Un retour sur différentes « leçons de l’histoire » permet d’étayer son propos : suffragettes, libération de l’Inde, abolition de la ségrégation aux États-Unis et en Afrique du Sud, révolution iranienne, printemps arabe… Tous ces mouvements associés de près ou de loin à la non-violence étaient en fait dotés d’un « flanc radical » prêt à utiliser la violence contre la propriété et, dans certains cas, la violence défensive ou offensive contre la personne. La « théorie de l’influence du flanc radical » à laquelle l’auteur adhère, postule ainsi qu’un mouvement est plus efficace lorsqu’une division du travail militant s’opère entre radicaux et modérés : « les premiers portent la crise jusqu’à un point de rupture tandis que les seconds y proposent une issue » (p. 151).

Toujours guidé par un souci stratégique, Malm définit strictement les conditions d’un sabotage pro-environnemental à la fois efficace et acceptable moralement. La discipline est une vertu militante cardinale. La prudence dans le choix des cibles est de mise. Il est particulièrement impératif que, dans les conditions actuelles, le mouvement pour le climat s’abstienne de toute violence envers les individus et qu’il fuie comme la peste l’étiquette de « terrorisme ».

Malm revient également sur la « longue et vénérable tradition de sabotage des infrastructures de l’énergie fossile pour d’autres raisons que leurs effets sur le climat » (p. 90). Les exemples cités permettent de souligner les avantages du sabotage en tant que mode d’action. Les groupes radicaux des années 1970-1980 guidés par l’écologie profonde (Earth First ! Animal Liberation Front, Earth Liberation Front) sont quant à eux critiqués, entre autres, pour leur manque de considérations stratégiques.

Au cœur de l’argumentaire se trouve la critique de la « fétichisation de la non-violence » telle qu’elle est exprimée par le mouvement Extinction Rebellion (XR) et par les théoriciennes sur lesquels le mouvement s’est appuyé – Érica Chenoweth et Maria J. Stephan, notamment. Sur la base d’une comparaison de 323 conflits visant des renversements de gouvernement entre 1900 et 2006, Chenoweth et Stephan arrivent à la conclusion que les mouvements pacifistes atteignent deux fois plus souvent leurs objectifs que les mouvements violents. Malm affirme qu’XR a élevé les conclusions de Chenoweth et Stephan en un dogme posant que le pacifisme est un moyen d’action supérieur en tout temps, en tout lieu et pour toutes les causes. Il estime que la recherche de Chenoweth et Stephan comporte ses lacunes et ne peut se substituer à une analyse spécifique de chaque situation. Or, sa critique de Chenoweth et Stephan nous a semblé aussi un peu faible, considérant que l’auteur signe ici un essai qui ne s’astreint pas aux mêmes exigences d’analyse. Souligner la présence d’un flanc radical dans un mouvement victorieux n’est pas une démonstration en soi qu’il ait contribué à cette réussite. Le débat soulevé par Malm demeure néanmoins pertinent et urgent. En définitive, ceux qui se demandent si le fruit est mûr pour le sabotage des pipelines auront peut-être la réponse plus tôt qu’ils ne le pensent.

Comment saboter un pipeline
Andreas Malm
Montréal, Éditions de la rue Dorion, 2020, 184 p.

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