Relations mars 2001

Sommet des Amériques La démocratie emmurée

Massimo Panzino

Colombie: des paysans résistent

L’auteur travaille depuis plusieurs années sur l’Amérique latine. Il a participé à une mission ­d’observation d’un an en Colombie

Dans ce pays ravagé par le trafic de drogue, les déplacements de populations, la destruction des terres cultivables et la répression d’une paysannerie qui s’enfonce dans la misère sont monnaie courante. Certains ont cependant le courage de résister.

Derrière les barbelés du camp de réfugiés internes de la petite ville portuaire de Turbo, Anita retient ses larmes et lutte contre une joie qui curieusement ressemble à la tris­tesse. « Je suis triste alors que je devrais jubiler… Dans quelques mois, je serai de retour chez moi! Mais hier, en voyant les chaloupes de ceux qui retournaient au pays s’éloigner du quai, j’ai revécu le douloureux déracinement » – dit-elle – la voix remplie d’émotion. Voilà pourquoi les larmes se mêlent au sourire. En temps de guerre, même les victoires sont dou­loureuses et lourdes à porter.

Jamais cette jeune femme n’oubliera la grave injustice que les siens viennent de subir. Ses souvenirs sont peuplés de tous les proches qui ne sont plus à ses côtés, emportés par le terrorisme d’État. La mémoire reste vive et blessée. Pourtant elle espère bien rejoindre bientôt la première vague de ceux qui sont repartis. Elle attend qu’ils aient rebâti une partie de ce qui fut détruit, en 1997, pour les aider à terminer l’œuvre de reconstruction.

En effet, depuis février 2000, plus de 500 familles font preuve d’un courage exceptionnel en regagnant leurs communautés d’origine rebaptisées Vie Nouvelle et Espoir en Dieu et constituées en «territoire de vie». Espace neutre à l’abri de la présence et de l’influence de tout acteur armé : paramilitaires, armée ou guérilla, ce territoire a été instauré afin d’exiger que les acteurs armés respec­tent le droit des communautés à l’auto­détermination.

À la veille de leur déplacement forcé, les communautés du Cacarica, installées dans la forêt tropicale près de la frontière du Panama, vivaient dans une des provinces les plus pauvres et les moins développées de Colombie : le Chocó. Ré­gion que l’on regarde parfois comme une frange de l’Afrique venue se greffer à l’Amérique du Sud, non seulement en raison de sa population en majorité d’ori­gine africaine, mais aussi des conditions de vie très précaires de ses habitants qui pourtant pourraient bénéficier d’un territoire riche en ressources naturelles.

Oubliées et abandonnées par un État qui ne s’est jamais intéressé au sort des populations marginalisées, ces communautés ont été massivement déplacées suite au projet de construction du canal interocéanique. Mais contrairement à la plupart des communautés chassées de leurs terres à coup de massacres, les com­munautés du Cacarica ont choisi d’entrer en résistance, en dépit des risques que comporte l’opposition aux desseins de ceux qui les déplacent. Grâce à l’organisation communautaire et à l’appui de la solidarité internationale, elles espèrent mettre en échec ceux qui sont à l’origine de leur calvaire.

Un véritable drame national

En Colombie, le déplacement forcé affecte deux millions de personnes sur 38 millions. Un habitant sur vingt est un réfugié interne. Selon le rapport de l’Unicef, Un pays qui fuit, publié en 1999, les groupes paramilitaires et l’armée sont responsables de plus de 70 % de ces tragédies. Ils livrent une guerre sans merci à la population civile rurale.

L’an dernier, c’est au rythme sordide d’un massacre par jour qu’ils ont cherché à atteindre deux principaux objectifs. Le premier est d’expulser les communautés qui s’opposent aux grands projets de déve­loppement envisagés par les socié­tés nationales et multinationales. Les paysans sont alors expropriés de leurs terres riches en ressources naturelles telles que le pétrole, l’or, la banane et le café. La poursuite de ce premier objectif est en train de provoquer une contre-réforme agraire. Les petits paysans as­sistent, avec impuissance, à une concentration des terres en faveur de grands propriétaires qui constituent en quelque sorte la base sociale des paramilitaires.

Le deuxième objectif est d’évincer les communautés que l’on accuse à tort de collaborer avec la guérilla de gauche. S’ensuit une « guerre sale » qui attaque la population civile non combattante, de façon systématique et généralisée. Celle qui a eu lieu contre les communautés du Cacarica, en février 1997, a occasionné plus de 50 morts parmi la population civile et provoqué le déplacement de plus de 5000 paysans. La fuite vers un centre urbain reste souvent la façon la plus efficace de se soustraire à de nouvelles attaques. Cependant les personnes dé­placées ne trouvent pas pour autant une vie meilleure, puisqu’elles n’ont d’autre choix que de se disperser, d’habiter dans des ghettos et des bidonvilles, et perdre leurs moyens agricoles de subsistance. Elles s’exposent aussi aux escadrons de la mort urbains qui pratiquent le « nettoyage social » à l’égard des exclus de toutes sortes. Habituellement, une fois arrivés en ville, peu de réfugiés internes repartent vers leur lieu d’origine.

L’opposition au terrorisme ­d’État

Avant de fuir leur terre, le fusil sur la tempe, les paysans du Cacarica lui avaient promis de revenir. Déchirante et longue, la séparation cette fois n’aura été que temporaire. Les séquelles de la guerre, quant à elles, se révèlent beaucoup plus tenaces. Toutefois ces paysans ont réussi à convertir la terreur pa­ralysante, la souffrance et la saine colère en motif d’organisation et de lutte. Dans leurs camps de réfugiés de Turbo, ils ont risqué le pari d’opposer l’unité et la détermination communautaires au terro­risme d’État. En prenant appui sur des instruments internationaux et des lois na­tionales, sur la présence d’observateurs internationaux, les communautés ont mené un rude combat de trois ans avant d’arracher des concessions qui se traduisent par des fonds pour la recons­truction et de vagues promesses de ga­ranties de sécurité.

Elles ont négocié avec un État qui cher­che actuellement à redorer son blason en montrant ce qu’il fait pour les victimes du conflit. Une image ternie par les accusations de complicité avec les groupes paramilitaires et en raison de l’impunité absolue des graves violations des droits humains. Les communautés ont saisi cette ouverture obtenue par le laborieux travail d’organisations non gouvernementales internationales et co­lombiennes qui n’ont pas pour autant abandonné leurs revendications en fa­veur de la justice et de la vérité. Elles demandent que les responsables soient traduits en justice et que l’État, conformément à ses engagements internationaux et aux lois nationales, indemnise les paysans pour l’irréparable tort subi. Il va sans dire qu’aucun des responsables du déplacement et des morts n’a été appréhendé. Impunité oblige.

Le déplacement massif des communautés du Cacarica s’est opéré quelques mois après que le gouvernement d’Er­nesto Samper ait donné le feu vert à la construction du canal interocéanique, dans le prolongement du fleuve Atrato, à condition d’obtenir le financement nécessaire auprès de bailleurs de fonds privés. On a affirmé que les terres affectées n’étaient pas habitées et que seules des considérations d’ordre financier empê­chaient d’aller de l’avant dans ce projet d’envergure, jugé cependant fondamental pour l’avenir économique du pays.

Se basant sur un éventail d’études géologiques dont la première remonte aux années 60, un puissant consortium d’entrepreneurs colombiens, regroupés au sein d’Antioquia XXIe siècle, a convaincu le gouvernement de la viabilité et de l’importance d’un canal interocéanique qui réunirait l’Atlantique au Pacifique. Quatre ans après l’annonce du gouvernement Samper, la construction du canal ne semble plus être une priorité pour l’administration actuelle. Ce qui n’em­pêche pas les entrepreneurs d’Antioquia XXIe siècle de continuer à réunir les appuis à ce projet.

Deux mois après le début du repeuplement du territoire de vie, un militaire colombien qui pa­trouillait l’Atrato à bord d’un canot pneumatique déclarait que, dans un avenir proche, tout le monde passerait par le canal et que celui-ci serait bénéfique pour le pays. Il adressait ces propos, une centaine de kilomètres au sud du point où la rivière Cacarica se jette dans le fleuve, à un observateur étranger, alors que son embarcation venait d’intercepter celle d’une organisation non gouvernementale internationale afin d’effectuer un contrôle routinier. Il est révélateur que ces mêmes militaires n’effectuent pas de contrôle auprès des pangas paramilitaires qui naviguent sur le fleuve!

La bravoure de ceux qui sont re­tournés chez eux ne peut malheureusement pas contrer les menaces qui planent sur leur territoire de vie. Les contrôles que l’armée affirme effectuer sur la voie fluviale n’ont pas empêché des effectifs paramilitaires, voyageant à bord d’embarcations modernes et rapides, d’arrêter et de menacer les chaloupes à l’entrée et à la sortie des communautés. Les paramilitaires les ont même menacé de leur rendre visite. L’omission ou l’aveuglement volontaire des forces de l’ordre devant ces graves intimidations de nature terroriste est-elle en train d’annoncer la répétition des événements de février 1997? Malgré l’espoir que suscite la résistance de ces paysans, il est impossible d’être optimiste tant et aussi longtemps que l’État colombien ne manifestera pas sa volonté d’abolir les structures qui engendrent la terreur. 

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