Relations novembre-décembre 2017

Robert Lalonde

Chronique d’un embusqué. Deuxième temps

Bientôt octobre, sa lumière oblique, ses ors, ses bronzes, ses rouilles, ses petits matins frisquets, ses vents qui surgissent du nord, dérivent vers l’ouest, contre-braquent vers l’est puis lèvent le camp, paraissent s’endormir au sud et vont naufrager dans l’herbe tapie. On ne sait plus si ces lits chauds qui fleurent le musc et la fougère mourante sont l’ouvrage du vent ou celui des chevreuils qui font leur nuit dans la clairière, près du rond de feu. On ne sait pas non plus si ces soudaines détonations qui font exploser le grand silence de la pinède proviennent du fusil de mon chasseur ou bien émanent d’un orme qui se fend, d’un tronc qui cède dans la forêt nuiteuse encore, ou d’un orage qui s’annonce du fond de l’horizon. Tous ces bruits inaccoutumés sont de nature à faire naître des contes, des légendes, un de ces noirs récits que je défrichais, enfant, au grenier, lové sur le vieux divan défoncé, à la rassurante clarté du fanal, mon cœur cognant la peau de mon ventre comme le poing d’un enfant la porte qui refuse obstinément de s’ouvrir.

Je m’avance dans l’ombre maigre du dernier peuplier encore debout. Il y a des crépuscules où tout est mystère, attente au pied d’un mur sans porte. Et, de nos jours, le mystère est mal porté, c’est un manteau qui gêne aux entournures. Cet inconfortable survêtement-là convient pourtant parfaitement à ma carcasse en sursis. Depuis un bon moment déjà je ne cherche plus à comprendre. Giono écrit : « Quand les mystères sont très malins, ils se cachent dans la lumière ; l’ombre n’est qu’un attrape-nigaud ».

Brunante mangue et indigo, les grillons grésillent en sourdine, les criquets craquètent en catimini : secrets chuchotés, murmures d’une très modeste prière dans une cathédrale vide de tout célébrant, de tout fidèle, hantée seulement peut-être par l’invisible passage d’un ange. Sans doute, simplement, leurs élytres n’ont-ils plus la force de se frotter l’un contre l’autre après l’avoir fait nuit après nuit, sans relâche, tout l’été. Petit croissant de lune, mince comme une griffure sur la peau nègre du ciel qui entame sa nuit. Long dard fiché dans l’incendie de l’horizon, l’orme mort en mat de nef, ses branches chargées d’oiseaux, immobiles comme ces volatiles peints sur la porcelaine des vases antiques, ou encore ceux gravés dans la muraille d’une grotte aux premiers jours du monde. Une chauve-souris virevolte, tantôt ici tantôt là, plonge sur ma tête qu’elle frôle à la manière d’une ramure que le vent malmène, remonte dans un désordre d’ailes froufroutantes. L’agonie de la saison est commencée sur la terre comme au ciel. Il est temps pour certains d’entrer dans la mort, pour d’autres de consentir à l’exil. Moi qui ne peux, ne veux pas monter dormir, je veille au corps, comme on dit de celui qui déjà, trop tôt, fait son deuil de l’ami qui n’est pas encore tout à fait disparu et cependant ne respire plus. Comme les oreilles couchées de la chatte dans le plus gros de la colère, mes antennes atrophiées, encore encombrées d’échos inoubliables, cherchent en vain à capter le bruit des choses réveillées – chère Élise Turcotte, je te salue ici, toi qui sais te montrer survivante espiègle dans les ténèbres et la folie. Comme les mains du lutteur qui cherchent la prise, mes sens tâtonnent à l’aveugle, ne perçoivent que des ombres emmêlées, ne saisissent que des chuintements indistincts. Alors je rêve debout, entre l’arbre à oiseaux et le miroir noir du lac, tremblant de ma propre indigence. Je rêve de crépitements diurnes, de ce lit de braise d’hier, chantant bas, de ces cités mises à sac que j’y apercevais, de l’amour inconnu et facile sur la plage de mes 17 ans, de la confiance heureuse, impensée, de juin, de mes premiers balbutiements dans un cahier d’écolier, de mes mots incertains, baveux d’encre à la façon d’un désespoir, de la veine aurifère devinée dans la paroi et qui, à 17 ans, m’avait fait cogner le cœur à quasiment le faire éclater, de ma jeunesse de singe savant, de génie imbécile, de mes apprentissages de rustre qui, apercevant un chat, peignait un tigre. Mais voilà que je rêve par derrière, névralgique comme un inconsolé.

Est folie de s’attendre que fortune elle-même nous arme jamais suffisamment contre soi… Il est incertain où la mort nous attende, attendons-la partout… Je suis de moi-même non mélancolique, mais songe-creux… Nous ne dirons jamais assez d’injures au dérèglement de notre esprit*

C’est Montaigne, ce soir encore, qui me morigène, charitablement, alors que j’entre dans un labyrinthe de songes gravatifs, avec câbles et poulies, c’est-à-dire avec le mépris que difficilement je pratique envers les divagations de ma cervelle. C’est auprès de ce cher monsieur Montaigne que je me réfugie lorsque le trompeur réel me coupe le souffle et ne me laisse allonger que des pas d’infirme dans la dernière lumière du jour. Ou bien je tourne vers un autre complice, l’ami Eduardo Galeano qui, se causant à lui-même, s’adresse fraternellement à moi : Certains jours, « je ne suis pas là où je suis. Je laisse mon corps et je m’en vais, loin, nulle part, et je n’ai pas envie d’être avec qui que ce soit, pas même avec moi-même. Je n’ai pas de nom et je ne veux pas en avoir : je n’ai aucune envie de m’appeler ou d’être appelé » (Le livre des étreintes).

Ou encore, pour me prémunir contre le piège de l’abattement, je me répète ces mots de Cioran : « Une bonne défense contre les choses, c’est le silence où l’on se ramasse pour bondir. »

 

* Extraits des Essais de Montaigne.



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