Relations mai-juin 2020

Frédéric Barriault

Chemins de libération, horizons d’espérance. Une anthologie de L’Entraide missionnaire – Étienne Lapointe, Catherine Foisy et Molly Kane (dir.)

Publiée dans le sillage du processus de transmission intergénérationnelle de l’héritage de L’Entraide missionnaire (EMI), cette anthologie est un excellent complément au documentaire Signes des temps, réalisé par Jonathan Boulet-Groulx et Julien Deschamps Jolin. Celui-ci documente lui aussi, à sa manière, ce dynamique foyer du christianisme social québécois que fut l’EMI au cours des 60 années de sa trop courte vie. Soucieux de rendre cette mémoire accessible au plus grand nombre, l’organisme a fait le choix de diffuser gratuitement cette anthologie, laquelle peut être téléchargée à partir du site Web du Centre justice et foi (le livre imprimé est aussi en vente au Centre).

Puisant principalement dans les bulletins ou les cahiers des congrès de L’Entraide missionnaire, cette anthologie est finement mise en contexte par Étienne Lapointe, historien, et Catherine Foisy, professeure en sciences des religions à l’UQAM, qui signent respectivement l’introduction et la postface de ce pavé de 650 pages. Situant l’expérience de l’EMI dans le renouveau de l’histoire socioreligieuse québécoise, Lapointe et Foisy font émerger une autre histoire du catholicisme québécois. Déjà présente en germe dans les années 1940-1950, à l’heure du personnalisme chrétien, de l’Action catholique et d’Économie et Humanisme, cette veine prophétique et solidaire du catholicisme se radicalisera sans cesse dans les années postconciliaires, dans le sillage de l’encyclique Populorum progressio (1967), de la Conférence des évêques latino-américains de Medellín (1968) et du développement de la théologie de la libération et des communautés ecclésiales de base.

De concert avec Catherine Foisy et Molly Kane, dernière directrice de l’EMI, Étienne Lapointe a réussi à refléter dans cet ouvrage le cœur et l’âme des interrogations et des interpellations des missionnaires québécois, et ce, en amont comme en aval du concile Vatican II. En cela, cette anthologie révèle bien les transformations des pratiques missionnaires à la suite du Concile, que ce soit en matière d’inculturation de l’Évangile, de coresponsabilité ecclésiale ou d’engagement dans des pratiques de solidarité avec les pays et les peuples du Sud global où ces missionnaires étaient envoyés. La soixantaine de textes sélectionnés (principalement des conférences données dans le cadre des Congrès annuels de l’EMI) en reflètent l’esprit. Au fil des pages, on perçoit une compréhension de la mission radicalement transformée par le corps-à-corps et le cœur-à-cœur avec la misère, de même que par le contact avec la dignité des peuples. Cette transformation des pratiques missionnaires conduira à une critique soutenue du rôle joué par les grandes puissances occidentales dans les structures oppressives qui maintiennent les peuples de l’hémisphère sud dans la pauvreté et la sujétion.

Cette analyse critique des structures sociales trouve un large écho dans cette anthologie. On y prend la mesure des diverses critiques développées au fil des ans par les membres de l’EMI et par les conférenciers invités à ses congrès. Des critiques du colonialisme, du capitalisme et du militarisme dans les années 1960 et 1970, on passe à celles des politiques d’aide au développement et des préjugés ethnocentriques (largement inconscients) qui se profilent « derrière » l’inculturation de l’Évangile, la culture de l’autre n’étant valorisée que lorsqu’elle se révèle « compatible » avec la cosmologie et l’anthropologie chrétiennes. À ces critiques de l’arrogance occidentale s’ajoute celle du patriarcat à l’œuvre dans l’Église catholique (et ailleurs dans le monde). À partir des années 2000, ce sont les critiques du néolibéralisme et du Nouvel ordre mondial qui occupent le haut du pavé.

Il est impossible ici de rendre justice à toute la richesse qui se dégage de cette anthologie. Chose certaine, bien des textes sélectionnés se révèlent prophétiques, tant par la causticité de leur analyse que par leur capacité à anticiper certains enjeux actuels. Sur la crise migratoire ou sur la démarche de réconciliation avec les peuples autochtones, les réflexions de Karl Lévêque (1977), de Jeanne d’Arc Turcotte (1980), de Robert Vachon (1982) et de Georges Sioui (1992), entre autres, n’ont pas pris une ride, conservant toute leur vérité et toute leur pertinence.

Chemins de libération, horizons d’espérance. Une anthologie de L’Entraide missionnaire
Étienne Lapointe, Catherine Foisy et Molly Kane (dir.)
Montréal, L’Entraide missionnaire inc., 2018, 650 p.

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