Relations Été 2023 / Dossier

Frères en poésie, Rodney Saint-Éloi et Pierre Nepveu arpentent depuis longtemps les chemins que l’acte poétique tisse à leurs yeux vers soi, vers l’autre, au creux de la douleur d’où jaillit notre humanité confrontée à la « turbulence du réel ». En quelques lettres échangées, ils nous offrent une correspondance inédite.

Les auteurs, poètes et écrivains, sont respectivement fondateur et directeur/éditeur des éditions Mémoire d’encrier, et professeur émérite au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal

MON AMI ET MON FRÈRE PIERRE, KOUMAN OU YE ? [1]

C’est l’usage de dire bonjour chez nous, on se touche, fait corps avec le vent, avec l’arbre, embrasse les soleils pour qu’ils ne s’acharnent pas trop à dormir ; on rêve debout, car les rêves des vivants allument le sommeil des morts, nous grandissons dans ces contrées de rivières et de larmes séchées, passons la journée à dire honneur, sûrs que quelqu’un, quelque part, répondra respect.

Le meilleur chemin qui soit – pour celles et ceux comme moi qui cherchent une patrie – demeure la poésie ; je suis arrivé chez toi, cher Pierre, ou chez Leonard Cohen, j’ai frappé à la porte du Québec ; une ville ou un pays, c’est une fenêtre ; avant je vendais à crédit mes mots, dans mon pays qui ne savait plus comment faire pays, dans ma ville que fuyaient les arcs-en-ciel, la terre s’en était allée tout comme les femmes, les hommes, la mer, il est resté quelque chose de brutal telle la honte d’exister, un chagrin gros comme la montagne ; on dit au pays que tout se tasse montagne après montagne, et la vie répond à la vie ; j’ai marché vers le nord jusqu’à ta terre amande[2] pour me laisser bercer par cette langue charnue qui est la tienne ; je me suis abandonné à ce territoire immense, j’ai appris avec Joséphine Bacon à dire kwei, tu m’as tendu la main avec des poèmes fragiles et timides comme tes yeux, je me suis saoulé des paysages lumineux de la poétesse Louise Dupré.

Tu me pardonneras ces confessions d’orphelin, de celui qui a perdu et gagné à la patience du langage, je me suis adossé derrière chaque mot pour retrouver mon souffle, la poésie a fait de moi ce vagabond sans destin posant sa tente ici, là, tout près, dans cette île à la fois tourmentée et tranquille, je rapaille révolution, amour, demain, et je dis Rosemont, Outremont, Mont-Royal, nous sommes rassemblés par les monts, vois-tu, cette géographie épique qui regarde là-haut ; parfois, je chante, imitant la voix de Pauline Julien, « Ce soir j’ai l’âme à la tendresse ».

Comment te dire, entre ces vertiges et cette rhétorique des labyrinthes, que ma poésie a mal au ventre ? Il y a des fillettes assassinées, des douleurs trop bruyantes dans les rues de l’enfance, je me cache pour pleurer ou pour rire, qu’importe, tu comprendras pourquoi tout sonne extravagance (si je me noie dans la poésie, c’est pour rester vivant).

Ma poésie a besoin d’un ami, et c’est toi, Pierre.

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CHER RODNEY, CHER COMPAGNON DES AMÉRIQUES,

Tu as ce don de parler en poésie même en dehors du poème, c’est un art aussi précieux que rare qui te permet d’enjamber toutes les distances, de sauter comme un cascadeur par-dessus tous les murs, de conjuguer superbement toutes les tensions, toutes les contradictions : itinérance et habitation, brutalité et tendresse, douleur et exultation, larmes et rire. Comment mieux embrasser la terre amère et la terre amande et mieux m’inviter à plonger avec toi dans la turbulence du réel, dans cette pluralité des expériences, des voix et des langues qui tisse la trame de notre monde contemporain ?

Cette turbulence, il est facile de l’assimiler à une regrettable confusion et d’opposer à l’inconfort qu’elle suscite des propositions rigides, univoques, catégoriques. De telles propositions, il y en a beaucoup ces années-ci et cela aussi fait mal au ventre, permettant à la violence et au mépris de l’autre de continuer à régner, si loin de notre vision poétique du monde. Et cela, cher Rodney, me fait m’interroger. Moins sur notre « pouvoir » en tant que poètes et écrivains que sur notre aptitude à faire entendre plus largement cette magnifique turbulence. Cette vision poétique que nous partageons, tes mots nous rappellent qu’elle ne va pas sans la prise en charge d’une douleur universelle, subie ou constatée. Cette douleur ressentie jusqu’au plus profond de soi, comment ne pas l’entendre résonner chez de nombreux poètes contemporains, chez nos sœurs et nos frères qui ont choisi autre chose que le dogmatisme, le narcissisme identitaire, l’exclusion, ou encore la victimisation à outrance ? Ai-je tort de croire que la poésie exige d’aller au fond d’une douleur qui ne connaît pas d’explication, de solution ni de réparation, non pour seulement pleurer ou encore s’indigner, mais pour déterrer ce qu’il y a de toujours vivant dans ce mal, ce qui refuse le seul accablement, ce qui aspire encore à la beauté et à l’exultation, ce qui maintient la conviction que « tout serait un chant si on le voulait », comme tu l’as écrit dans ton recueil J’ai un arbre dans ma pirogue ?

Jean-Pierre Tremblay, Pingouin sur la berge, 2015, œuvre tirée de la série L’art de la rouille
Jean-Pierre Tremblay, Pingouin sur la berge, 2015, œuvre tirée de la série L’art de la rouille

Il n’y a pas de justification à ce retournement, pas plus qu’il n’y en a à la foi religieuse ni à l’élan amoureux qui, d’un seul regard, peut nous arracher à une détresse apparemment sans appel. Mais attention : ce pouvoir de transformation et parfois de transfiguration, tu sais autant que moi qu’il ne saurait être une possession tranquille, un petit royaume réservé à des initié·es qui ont eu la chance d’entendre la bonne nouvelle poétique. J’ai beaucoup médité sur cette question ces dernières années, dans une perspective que j’ose appeler « politique », moi qui suis si peu un propagandiste ou un militant – et je ne crois pas que tu le sois non plus. Ce dont je parle, c’est de notre territoire et de notre espace public partagé et dont nous sommes responsables. Assumer le foisonnement de ce monde commun, avec ses discordances et son caractère chaotique, assumer cette éternelle tension humaine entre l’unité et le multiple, entre la forme et le chaos, c’est assurément à mes yeux un acte poétique à teneur politique.

Encore faut-il que cet acte connaisse lui-même une résonance, qu’il trouve ou se donne des relais. À cet égard, je constate que nous avons choisi tous deux de déborder notre travail spécifique de poètes, toi en créant et en animant une maison d’édition qui est un extraordinaire carrefour de voix poétiques, moi (beaucoup plus modestement) en m’engageant dans un programme de promotion de la poésie dans les écoles secondaires et les cégeps et qui vise à faire connaître et aimer « les voix de la poésie ». C’est dire que la fraternité qui nous unit trouve tout son sens dans un élargissement, un désir de convocation, une aspiration au multiple qui sont autant de manières d’appartenir à notre monde commun et de ne pas en désespérer. Suis-je naïf de croire en l’élargissement de notre fraternité, cher Rodney, de miser sur cet accomplissement et ce débordement de notre passion partagée pour le poème ?

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CHER PIERRE,

Déborder… j’avoue que je déborde. Que le poème déborde. Que les émotions débordent. J’avoue mes trahisons et mes manquements. Je reconnais la complexité et l’utilité de toutes sortes de débordements. Je passe mon temps à chercher l’émerveillement. L’étonnement naïf des humbles. Une fois, j’ai rencontré le musicien de ma vie. C’était un tout petit bout d’homme qui a surgi dans le noir au milieu d’un concert comme un animal préhistorique. À l’entracte, il a pris en main la chose musicale, et son trombone était devenu la musique. Et ses bras étaient la musique. Il prenait toute la place dans ce dancing mélancolique du quartier noir de la Nouvelle-Orléans. C’était un poème ce petit bout d’homme. Sûr qu’il ne savait pas ce que c’était que la musique. Il a pris à mes yeux, l’instant d’une fulgurance, l’étoffe d’un dieu. Vois-tu pourquoi j’ai peur des dogmes comme des diktats ? Mémoire d’encrier, cette maison d’édition que j’ai fondée, pratique l’art de la relation, des passerelles, des pensées chaotiques, des chemins de traverse et des voix impromptues, en chute libre, en apnée, en décalage, où l’on recommence inlassablement les choses et les mots. Je viens d’un pays politique où les citoyens et citoyennes se frappent l’estomac en fixant droit l’histoire, citant Papa Dessalines, Général Toussaint… Cette vision héroïque me plaît dans la poésie comme dans la vie. La vie est un chant, plutôt épique, plein de retournements, de transfigurations, de possibles. Je crois entendre dans ta parole le refus de l’unique et du raisonnable, le refus d’une certaine rectitude donnée et vécue comme avant-garde. C’est en ce sens que la poésie sauve, n’arborant ni vérité ni absolu, elle rase les murs, se nie et se regarde, rebelle aux morales, intranquille à toute science.

C’est le sens de tes écrits, cher Pierre.

Je cherche la poésie au bout du petit matin. Comme quand deux êtres aimés se disent entre deux sanglots : « si je me réveille tous les matins, c’est pour toi ; si les mots demain et horizon ont un sens, c’est parce que tu existes ». Voici donc le miracle de la parole poétique, la relation à penser-repenser, à refaire.

Je me souviens, Pierre, cette mémoire, ces pays en moi plantés, ces montagnes, ces amours, ces livres, ces espoirs et détresses ; je ne sais faire que ça, retourner mes plaies, mes fantasmes, mes désirs, mes voyages, mes espoirs, et douter à chaque instant, même du verbe douter, car le poème doute, et je navigue, tel un sorcier entre les eaux troubles pour défendre la citoyenneté du poème. L’histoire nous appelle.

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CHER RODNEY,

Cette « vision héroïque » dont tu parles et que tu exaltes, elle m’interpelle et me donne à penser, moi qui suis si peu doué pour l’héroïsme et pour l’épopée. À distance, pour ceux et celles d’entre nous qui sommes né·es au Québec, l’histoire haïtienne nous paraît un tel déchaînement de bruit et de fureur qui exige des résistances extrêmes, des passions et des chants qui ne peuvent supporter la tiédeur. J’ai vu Port-au-Prince en 2013, tu y étais aussi. Dans la chaleur d’Haïti, j’avais froid en dedans car mon unique frère, vivant dans l’apparent bien-être d’un Québec tranquille, venait de se donner la mort. J’ai vu alors les deux versants du jour : au petit matin, des femmes et des hommes de pauvreté qui s’installaient au pied d’un mur ou d’une clôture et qui étalaient d’humbles objets, des souliers usagés, des savons frustes, des bricoles, et qui espéraient en tirer une maigre pitance ; et j’ai vu sur la pente du soir, des femmes et des hommes souvent endimanchés et accompagnés de leurs enfants radieux, s’avancer pour venir écouter la voix des poètes d’Haïti et du Québec.

Ces deux images ne s’effacent pas, elles continuent de m’habiter en ce pays d’ici que désormais nous partageons, toi et moi, ce pays de paix et de confort certes, mais si souvent fatigué et déprimé, si constamment traversé de petites et grandes violences, d’injustices et de ratages d’autant moins justifiables que les moyens et les institutions devraient être là pour les endiguer ou les corriger. Alors, oui, la poésie vacille, elle se met à douter : que peut le chant du soir qui tombe face aux malheurs du petit matin et toutes ces peines qui durent, face à ces forces plus sournoises qui incitent à l’abrutissement collectif par le marché de la surabondance, par l’hyperactivité frénétique, par les paresses de la pensée binaire et de l’idéologie ?

Le doute n’est pourtant pas le contraire de la foi et nos accablements de poètes ne sont pas rédhibitoires. Je vois des vertiges qui tournent à la danse, j’entends des voix qui cherchent leur registre, tantôt un apaisement au pays de l’enfance, tantôt quelque mythologie salvatrice, mais souvent, c’est la petite vie empêtrée dans son quotidien, c’est la douleur ou la colère du corps violenté, et parfois encore, c’est l’humble patience des « exercices de joie[3] ». Tu as raison de parler du chant car nous avons tous besoin de cette musique qui relie nos corps à la langue, nos émotions au rythme et à la matière des mots. Ce chant peut être épique et grandiose, mais il peut aussi être méditatif et presque chuchoté, comme dans ces « moments fragiles » de notre ami Jacques[4] qui nous a quittés il y a peu.

Nous avons tant encore à nous dire, cher Rodney. Il nous faudra reparler de cet héroïsme au quotidien auquel la poésie peut donner voix. Je ne veux pas conclure, je veux juste dire avec toi que nous avons besoin de « l’oxygène [qui] souffle les voiles du poème[5] », comme le dit ta fille du baobab brûlé. Salut, frère en poésie, et continuons !


[1] En français : Comment vas-tu ?
[2] Référence au poème de Gaston Miron intitulé « Compagnon des Amériques ».
[3] Lire Louise Dupré, Exercices de joie, Montréal, Le Noroît, 2022.
[4] Référence au recueil de poésie de Jacques Brault, intitulé Moments fragiles (Le Noroît, 1984).
[5] R. Saint-Éloi, Je suis la fille du baobab brûlé, Montréal, Mémoire d’encrier, 2015, p. 17.

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