Relations mars-avril 2016

La résistance, impératif de notre temps

Dario Rodríguez

Changement de cap en Argentine

L’auteur, enseignant à Sciences Po Poitiers et à l’Institut d’études politiques de Paris, est un chercheur franco-argentin

L’élection d’un président de droite s’inscrit dans ce qui semble être le début d’une tendance régionale.

La victoire de l’homme d’affaires et ex-maire de Buenos Aires Mauricio Macri aux élections présidentielles argentines du mois de novembre 2015 a attiré énormément d’attention, et ce, pour deux raisons : cette élection revêt d’une part un caractère inattendu, et, d’autre part, elle suppose une transformation dans le paysage politique de l’Argentine, deuxième puissance économique de la région. C’est la première fois dans l’histoire démocratique du pays qu’un candidat de centre-droite, qui n’est pas issu d’un des deux principaux partis – le parti péroniste et le parti radical –, arrive au pouvoir par la voie légitime des urnes et non par un coup d’État. Si cela suppose que la démocratie argentine a avancé dans sa nécessaire consolidation institutionnelle, l’arrivée à la présidence de Macri génère une incertitude vis-à-vis d’un possible virage à droite par rapport à l’orientation générale donnée, au cours de la dernière décennie, aux politiques macroéconomiques dans le pays, mais également dans le sous-continent. Politiques qui ont, rappelons-le, entraîné un fait inédit : parvenir à des taux élevés de croissance de manière relativement soutenue durant plus d’une décennie.
 
Il est impossible de ne pas penser le processus électoral argentin dans un cadre régional. Plusieurs signes semblent confirmer la thèse d’une « fin d’un cycle progressiste », qui se répand dans l’atmosphère politique latino-américaine. Mentionnons entre autres la défaite du parti chaviste de Nicolas Maduro aux élections législatives au Venezuela, en décembre dernier ; les crises répétées que connaissent les gouvernements de Michelle Bachelet, au Chili, et de Dilma Roussef, au Brésil ; et la place privilégiée qu’occupe aujourd’hui au Pérou la nouvelle version du fujimorisme incarnée par la fille de l’ex-président Alberto Fujimori, à surveiller lors des élections présidentielles d’avril 2016. S’il est difficile d’anticiper face à une réalité qui a historiquement toujours été déconcertante, il est néanmoins possible de confirmer qu’en Argentine, le cycle kirchnériste, entamé en 2003 avec l’arrivée au pouvoir de Néstor Kirchner, a rendu son dernier souffle. Comment l’expliquer ?
 
 Les Kirchner (d’abord Néstor, de 2003 à 2007, puis sa femme, Cristina, de 2007 à 2015) ont dirigé le pays sans interruption pendant 12 années, au cours desquelles ils ont surmonté des crises politiques de grande ampleur. Ce fut le cas notamment de la renégociation de la dette souveraine, en 2003 (et ses répercussions depuis 2014), ou encore du rude affrontement avec le puissant secteur agro-industriel, en 2008. Malgré ces crises, le kirchnérisme – incarnant un péronisme de centre-gauche – est parvenu à survivre et à renaître, malgré la mort soudaine de son fondateur, Néstor Kirchner, en 2010. À différents moments, on a pronostiqué sa fin inéluctable en tant qu’expérience de pouvoir, mais jusqu’en novembre dernier, il a toujours su reprendre le contrôle, en gagnant du capital politique et en s’assurant la maîtrise du pouvoir exécutif.
 
Mais le processus électoral de 2015, amorcé en août, s’annonçait différent alors que Cristina de Kirchner, après avoir effectué deux mandats à la tête du pays, ne pouvait plus présenter sa candidature. Face au défi de survivre à son incarnation dans la figure de ses leaders, le kirchnérisme a fait un faux pas. Alors que le processus électoral permettait à la population de choisir les candidats à la présidentielle des différents partis – à travers des primaires ouvertes obligatoires, en août –, Cristina de Kirchner a choisi d’imposer le candidat de son choix de manière unilatérale, suscitant rejet et résignation.
 
Ainsi, dans un contexte moins favorable sur le plan international, où différents problèmes historiques de gestion macroéconomique (forte inflation, type de change, prix relatifs, contrôle des devises, etc.) ont été mis en évidence et où le leadership présidentiel s’est radicalisé dans une posture unilatéraliste, une fenêtre de possibilité favorable à l’apparition d’autres options politiques s’est donc ouverte. Dans ce cadre, Mauricio Macri a réussi à tirer profit de la situation. Premièrement, grâce à ses alliances avec d’autres grands partis, il est parvenu à donner une envergure nationale à sa force politique et à adoucir son profil de candidat de la droite économique. Deuxièmement, pendant la campagne électorale, il a mobilisé un discours centré sur les préoccupations quotidiennes de la population, en se montrant réceptif aux demandes populaires et en usant d’un message inclusif envers l’ensemble des citoyens.
 
Malgré cette image adoucie et malgré le fait que l’opposition contrôle toujours le Congrès, les trois premiers mois de gestion de Mauricio Macri laissent peu de place à l’optimisme. L’émergence d’un leadership peu attaché à l’institutionnalité républicaine semble se confirmer et les nouvelles orientations économiques – congédiements massifs dans la fonction publique, augmentations de tarifs, dévaluation de la monnaie – sèment des doutes importants concernant la permanence de l’héritage positif, principalement dans les domaines socioéconomique et socioculturel, qu’a laissé la décennie kirchnériste.



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