Secteur Revue Relations

DOSSIER : Que vive la langue!

C’est un piège à éviter, qui peut réduire la portée politique du mouvement

Par : Rolande Pinard
L’auteure est sociologue
 

En termes juridiques, reconnaître le droit de grève, cela signifie le réglementer, l’encadrer. Dans les pays qui reconnaissent ainsi ce droit, il ne s’applique qu’aux salariés. Si la reconnaissance du droit de grève des étudiants devait être calquée sur celle consentie aux salariés, cela risquerait fort d’avoir pour effet, au Québec, d’empêcher le développement d’un mouvement comme celui qui a été amorcé le printemps dernier.
 
En France, par exemple, la situation est différente car il s’agit d’un droit constitutionnel très peu réglementé. La plupart des types de grève y sont permis, y compris la grève générale et la grève solidaire, pour des motifs sociaux aussi bien que professionnels. La grève politique y est toutefois illicite, qualifiée d’abus de droit, mais son interdiction semble faire l’objet de certains accommodements car elle est parfois autorisée. La grève étant une manifestation de la liberté d’expression, et pas seulement un moyen de pression envers les patrons, il serait effectivement illégitime d’interdire à des salariés de se manifester collectivement en tant que citoyens, pour des motifs politiques.
 
Un droit corseté
Au Québec, par contre, l’encadrement juridique du droit de grève a pour effet de circonscrire très étroitement son exercice. Un arrêt concerté de travail n’est permis qu’après l’échéance d’une convention collective (dont la durée est allée en augmentant ces dernières années), et seulement pour des motifs liés à la négociation avec l’employeur concerné. Comme si les rapports de travail ne concernaient que l’employeur et ses employés. Notre modèle de la syndicalisation par entreprise et par établissement occulte le fait que les décisions d’entreprises – et les grèves auxquelles elles peuvent conduire – ont des effets sur d’autres travailleurs, d’autres entreprises et sur la société dans son ensemble.
 
Ainsi, notre régime de relations de travail interdit la grève solidaire, ce qui suscite souvent son contraire : la division entre salariés lorsqu’une grève menace les emplois d’autres salariés. En fait, l’interdiction de la grève solidaire et de la grève générale pour des revendications sociales ou politiques va à l’encontre du droit d’association. Ces types de grève sont pourtant à l’origine du mouvement ouvrier et de la reconnaissance du droit d’association, lequel est particulièrement mis à mal depuis trente ans par les réorganisations d’entreprises et autres restructurations capitalistes. Pour le reconquérir, il faudra forcément sortir du cadre légal ou le contourner, en revenant à des luttes qui font appel à des solidarités élargies (quelques exemples en ce sens nous viennent des États-Unis – voir l’article « Renouveau syndical », Relations, no 709, juin 2006).
 
L’expérience de la démocratie
La grève étudiante de 2012, engagée pour défendre l’accessibilité aux études supérieures, s’est élargie en une lutte politique pour le droit à l’éducation puis, face à la répression, pour la défense de nos droits de citoyens. Le mouvement de solidarité sans précédent ainsi créé est lié en bonne partie à la pratique démocratique des étudiants. Les assemblées régulières tenues pour décider de la poursuite de la grève étaient autant l’occasion de réflexions et de discussions pour nourrir le mouvement – et le faire durer – que des assemblées de prise de vote à la majorité. C’est ainsi que se construit la démocratie fondée sur la mobilisation des citoyens et leur solidarité. Cette pratique a été décriée par les tenants de la démocratie libérale, qui considèrent la politique comme l’addition et la soustraction de points de vue individuels. Cette acception réductrice de la démocratie explique l’obstination des membres du gouvernement Charest à parler de boycott, terme qui désigne l’addition de gestes individuels pour faire pression sur une entreprise en visant son marché.
 
Le droit de grève tel que reconnu au Québec, avec la réglementation qui a enfermé son exercice dans l’entreprise, pour des motifs économiques, a obéi historiquement à la volonté de « civiliser » les relations de travail, d’en extraire la dimension imprévisible et potentiellement politique. Appliquée aux étudiants, une telle approche – qui réduit l’espace et la finalité de l’action collective – semble viser les mêmes objectifs. Cela risque de provoquer la paralysie politique du mouvement étudiant et nous en serions tous perdants.
 
Le « printemps érable » a été bien plus qu’une grève au sens juridique étroit que nous connaissons au Québec. C’est pourquoi la fin de la grève ne signifiera pas la fin de la lutte, si c’est ce que nous voulons, collectivement.