Relations Été 2023 / Dossier

Célébrer le miracle de cette vie, hommage à Christian Bobin
L’écrivain Christian Bobin nous a quittés le 23 novembre 2022, à l’âge de 71 ans. Dans ses textes, oscillant entre le roman, le journal et la poésie en prose, il savait extirper le sens des petites choses, parfois les plus fragiles, avec des mots simples, par fragments littéraires, à la vue des lobélies, d’un sourire, d’un rayon de lumière. Écrire et voir étaient pour lui pareils. Surgissant de l’émerveillement et du ravissement dans le cœur, sa faculté de poétiser son regard sur le monde est un legs puissant qui, avec ses mots, continuera sans doute longtemps à inspirer ses lecteurs et lectrices.
L’auteur est professeur en Arts, lettres et communications au Cégep Beauce-Appalaches et formateur en communication pleine conscience
Christian Bobin est né en 1951 en France, à Le Creusot – dont il parlait souvent comme de la plus belle ville du monde – et a rendu son dernier soupir près de là, en Saône-et-Loire. Voilà, il n’y a rien d’autre à dire. Ou si peu. Il a mené une vie d’ermite, faite d’introspection, d’écriture, de voyages d’ici à ici, laissant au passage une soixantaine d’ouvrages lumineux et saisissants, principalement de la poésie brûlante et des réflexions transcendantes sur la vie la plus simple et la plus dense. De Bobin, on pourrait faire une anti-biographie, car il a peu fait du côté de sa vie sociale : de petits boulots ordinaires alors qu’il était jeune adulte, comme bibliothécaire, puis comme guide dans un musée régional, comme rédacteur d’une revue… Mais à quoi bon s’attarder à sa vie ? Comme il le disait à propos de François d’Assise : « On sait de lui peu de choses et c’est tant mieux. Ce qu’on sait de quelqu’un empêche de le connaître » (Le Très-Bas, Gallimard, 1992, p. 14).
L’écriture survient assez tôt dans sa vie. Au début de la vingtaine, il envoie quelques textes à des maisons d’édition qui, au départ, le boudent. La reconnaissance du public et des critiques jaillit enfin avec La part manquante (1989), puis ce sera la consécration avec Le Très-Bas (1992) et La plus que vive (1996). En découlent de très sporadiques entrevues où il se dévoile un peu, entre deux éternelles contemplations. En l’écoutant, on est vite saisi : comment un humain peut-il parler avec autant de poésie ? En fait, c’est la question inverse qu’il faudrait se poser : comment se fait-il que les humains soient à ce point dépoétisés ? Réponse : on ne sait plus aimer, être un enfant, marcher comme un funambule sur le fil invisible et amoureux du vivant.
On peut connaître quelqu’un en découvrant qui le hante. Pour Bobin, c’est François d’Assise, qui écrit à ses disciples cette simple règle : « jubilation de l’âme, insouciance du lendemain, attention pleine à toutes vies. Jouissance de ne tenir à rien, merveille de toutes présences » (Le Très-Bas, p. 120). Mais aussi Maître Eckhart, Marguerite Porete, parlant de Dieu comme le « Loin-Près », Hanshan, Pascal, Thérèse de Lisieux, Spinoza et Kierkegaard, « violent comme le printemps avec ses tournois d’abeilles et ses crimes de lumière » (La grande vie, Gallimard, 2014, p. 50). Et comment oublier Jean GrosJean, dont les « poèmes sont si fins qu’ils se glissent entre la fleur et l’éclat de la fleur » (La grande vie, p. 60). Puis, en trame de fond, Bach son « médecin traitant », la poétesse russe Anna Akhmatova, le maître soufi Djalâl ad-Dîn Rûmî, « le poète des poètes, parce qu’on le lit sans penser une seconde à la poésie » (La lumière du monde, Gallimard, 2001, p. 92). Enfin, Jean-Marie Kerwich qui écrivait, dans L’Évangile du gitan (Mercure de France, 2008) : « Les poètes prenaient entre leurs mains un bout de ciel et le caressaient délicatement comme on caresse un nouveau-né, et soudain la parole était vêtue de poésie » (p. 157). Tous ces êtres lumineux peuplaient ses écrits par leur amour de la vie la plus belle et la plus fragile. Et l’on peut ajouter à cette constellation tous les invisibles qui le côtoient, les êtres comme les choses du passé, et surtout ceux du présent. Avec Bobin, on a l’impression de ne plus être seul·e, jamais. C’est ici que commence ma filiation avec lui, cet homme-joie.
Bobin nous plante le paradis en pleine rétine, au plus près de notre capacité à voir ce qui est si près, sans doute trop près, dans l’immédiat, dans le miracle de l’instant naissant.
Par un non-hasard de la vie, à l’été 1997, on m’a fait cadeau de La part manquante. Je l’ai feuilleté avec un intérêt léger et, graduellement, je me suis surpris à en tourner les pages comme s’il s’agissait des ailes d’un papillon. La force d’évocation de Bobin faisait imploser mon cerveau : j’égrainais, sidéré, un chapelet de koans. Tout mon être entrait en vibration intime avec l’origine de sa prose, amoureusement aspiré par ce qui sous-tend sa parole. Avec le temps, j’ai compris ce qui alors m’attirait tant, et qui encore me séduit : la part de silence qui précède son écriture, qui ressuscite les disparu·es, qui redonne à l’existence son caractère sacré, qui rend palpable l’invisible et audible l’indicible.
Christian Bobin ranime notre regard sur la magnificence du monde que nous avons perdue depuis l’enfance. À nous tous et toutes, atteints d’une épaisse cécité, il révèle l’insoutenable : nous sommes au cœur d’un mystère si profond, si incroyablement transcendant, qu’il nous faut être extrêmement doué·es pour éviter de le déceler. Alors que nos sociétés envisagent le transhumanisme comme une solution pour s’affranchir de nos saines limites, Bobin nous plante le paradis en pleine rétine, au plus près de notre capacité à voir ce qui est si près, sans doute trop près, dans l’immédiat, dans le miracle de l’instant naissant : « Nous traversons les miracles en aveugles, sans voir que le moindre jaillissement d’une fleur est fait de milliers de galaxies, que les brindilles d’un nid déserté ou les étoiles d’un ciel noir parlent de la même absence adorable » (La grande vie, p. 38). La plus grande technologie jamais inventée n’est-elle pas cette présence à soi et à tout ce qui articule le vivant autour ?
Bobin, guérisseur ? C’est l’évidence : « Soigner et écrire, c’est pareil… porter attention, donner attention… Si l’écriture, qui est plus grande que l’écrivain, a une justification, c’est celle-ci : prendre soin de la vie la plus faible, la plus inaperçue, la plus délaissée[1]. » Et pour vraiment prendre soin, il ne faut pas être soi-même freiné par ses propres souvenirs et ses soucis en couronne d’épines, non ; il faut se désencombrer de soi, être l’espace dans lequel l’autre se reconnaît, s’apaise et devient apte à communier avec lui-même. « Hier après-midi, en voyant mon père, j’avais 86 ans. Un peu plus tard, en regardant un nouveau-né, j’avais deux mois et des poussières. J’ai toujours le même âge que ceux que je rencontre » (La présence pure et autres textes, Gallimard, 2009, p. 147).
Bobin, éveilleur ? Comment en douter ? À une époque où l’engourdissement et l’addiction provoqués par les écrans nous rendent zombies, il faut bien redécouvrir ce que vivre poétiquement signifie, soit « d’avoir une tenue de langue et d’âme qui réenflamme la vie. Qui redonne courage et envie de vivre. Et qui nous remette à hauteur de la splendeur qu’est cette vie[2]. » À ce chapitre, on ne peut que sentir la profondeur abyssale qui sépare la vie de l’Occidental moyen, attachée à la matérialité consumériste, de celle incarnée par Bobin, consistant à célébrer le miracle qui nous compose, celui qui nous porte et nous propulse dans l’instant où l’on renaît à soi-même par un retournement de conscience. L’Éveil, si cher à tant de grandes traditions spirituelles, Bobin en a certainement eu un avant-goût pour être en mesure de nous rapprocher du fait brut d’être vivant et de nous accompagner du côté de l’absolu.

D’une certaine façon, présenter Bobin comme un poète me semble inexact. Puisque Bobin redonne à la vie son caractère sacré, et que la vie est un puissant poème, nul besoin d’en rajouter. C’est là toute l’humilité de son écriture. Avec lui, on ne fait pas de poésie, on laisse notre main être guidée par la plus sublime intelligence, celle qui pulse dans chaque battement de notre cœur, dans chaque respiration. On médite sur ce qui nous fonde, intrinsèquement, nous porte à l’évidence poétique du vivant : « Il faut avoir une force terrible pour supporter de lire un seul poème. Aller au-devant d’une phrase comme au-devant de sa propre mort. Accepter de n’être plus protégé par rien et recevoir le coup de grâce d’une parole claire en son obscurité » (Un bruit de balançoire, L’Iconoclaste, 2017, p. 32).
Bobin retourne le monde pour redonner la vue. Notre capacité de voir est si limitée et notre faculté d’aimer, si pauvre ! Il est le Petit Prince du Creusot qui se refuse à la sclérose de la vie adulte. Depuis Saint-Exupéry, nous avions oublié cette fraîcheur et cette innocence, qui sont la clé de compréhension d’un monde qu’on ne pourra jamais saisir. Bobin insiste sur cette évidence : le monde n’a pas besoin d’être compris, il a besoin d’être aimé.
Et maintenant, merci à toi, Christian. Tu as réenchanté et ma vie et celles de centaines de milliers de lecteurs et de lectrices. Comme tu le disais en parlant de la mort de la poétesse russe Anna Akhmatova : on ne peut mettre en terre un cœur. Et j’ajouterais : ni sa poésie.



