Relations juin 2013

Catherine Caron

Cap sur la décroissance

« Non seulement on peut vivre mieux en travaillant moins et en consommant moins et autrement, mais cette limitation volontaire et collective de la sphère de la nécessité permet dès à présent, et permet seule, une extension de la sphère de l’autonomie, c’est-à-dire de la liberté. »
André Gorz, Ecologica

Il faut une certaine audace pour proposer un dossier sur la décroissance à l’heure où la précarité et le chômage guettent de plus en plus de personnes, et que la majorité de la population subit les conséquences de politiques d’austérité injustes et délétères. Mais la décroissance est un thème familier aux lecteurs et lectrices de Relations, qui l’ont croisé sous différents aspects au fil des années, parfois de manière explicite – pensons au texte de Paul Ariès, « La décroissance en débat » (no 699, mai 2005) –, souvent de manière indirecte, à travers des réflexions sur un nouveau modèle de société que la crise écologique impose, ou encore sur la nécessaire réappropriation politique du territoire.
 
Parler de décroissance, c’est en effet parler du changement de cap nécessaire pour que la vie humaine soit encore possible un jour sur cette planète. La Terre ne supporte simplement plus tous les excès de nos sociétés gloutonnes, égoïstes, gaspilleuses, voire décadentes, oublieuses de l’instinct et de l’intelligence qui ont permis aux êtres humains de ne pas mettre en péril leur milieu de vie jusqu’ici. Devant cela, la décroissance s’offre non pas comme projet mais plutôt comme principe moteur en vue de rendre possible la transformation de nos sociétés, leur refondation sur la base d’une nécessaire sobriété s’appliquant à tous – à ne pas confondre avec l’injuste austérité actuelle –, et d’une relation de respect à réinventer entre les humains et la nature – plutôt que le modèle de prédation et de pollution qui fait des ravages.
 
Un chemin naturel nous a conduits au présent dossier, jalonné d’étapes significatives avec la publication de « L’urgence écologique » (no 699, 2005), « La Terre aux abois » (no 721, décembre 2007) et « Des voies pour réinventer l’économie » (no 741, juin 2010), notamment. Un chemin tracé d’avance en quelque sorte : nous allions aborder un jour ou l’autre le thème de la décroissance, mais le faire aujourd’hui n’a pas tout à fait le même sens que si nous l’avions fait avant.
 
C’est que les récentes négociations sur le climat aux Nations unies – dans une révoltante impasse – et la crise financière de 2007-2008 ont changé la donne. Bien des vies basculent, et les populations du Nord goûtent à leur tour à une médecine éprouvante, prescrite jusqu’ici davantage aux pays du Sud. La croissance économique reste un impératif pour les élites politiques et économiques qui ne pensent qu’à ajouter des rails au-devant du train fou du capitalisme, feignant d’ignorer sa destination finale et ne comprenant pas qu’il faille changer non seulement de véhicule, mais aussi de direction.
 
Un groupe réunissant des chercheurs et des militants au Forum social mondial thématique de Porto Alegre, en janvier 2012, avant la Conférence des Nations unies sur le développement durable 2012 (dite Rio+20), résumait ainsi la situation : « Aujourd’hui, face à une crise encore plus profonde et complexe, le capitalisme lance une nouvelle attaque qui combine les mesures d’austérité du consensus de Washington – comme nous pouvons le voir en Europe – avec une offensive pour trouver de nouvelles sources de croissance et de profits à travers, en particulier, l’" économie verte ". Si le capitalisme a toujours été basé sur l’exploitation du travail et de la nature, cette dernière phase d’expansion capitaliste cherche à tirer profit de l’attribution d’une valeur monétaire aux capacités essentielles de la nature à donner la vie. »
 
Ainsi, l’économie verte devient la panacée, avec la bénédiction scandaleuse du Programme des Nations unies sur l’environnement. Celle-ci ne se résume pas à rendre plus « verts » les produits et les modes de production, de transport, etc. Après la marchandisation des ressources naturelles et de la biodiversité, elle donne l’assaut final au bien commun en ambitionnant de donner un prix aux « services environnementaux et écosystémiques » gratuits que la nature nous rend. Cette avancée dans la « mise à prix » de la nature implique de nouveaux droits de propriété privée sur les biens naturels, des « services » naturels mis en concurrence, ainsi que des marchés, fonds d’investissement et spéculateurs qui salivent devant les nouvelles perspectives qui s’ouvrent à eux. La Fondation David Suzuki, ici au Québec, est de ceux qui s’engouffrent dans cette approche en nous apprenant, par exemple, que les biens et services écologiques que procure la Ceinture verte du Grand Montréal valent 143 millions de dollars…
 
La nature est gratuite, vitale et d’une valeur inestimable. Croissance oblige, il faudrait que ça cesse et qu’on la coince définitivement dans les colonnes comptables sans voir que c’est là le plus sûr moyen de la dénaturer. Vendue à des populations paupérisées et fragilisées par la crise cherchant la moindre perspective d’emploi, cette vision de l’économie doit nous alarmer sur l’ampleur de la crise de valeurs que traversent nos sociétés, d’autant que s’y juxtapose la privatisation croissante des biens et services publics. Si on n’y prend garde, ce processus nous privera toujours davantage de notre capacité de penser autrement – et donc de transformer – la vie, le travail, la nature, le bien commun et le lien vital qui nous unit aux écosystèmes. Plus que jamais, cette phase du capitalisme rend urgente et incontournable la révolution que contient en germe l’idée de la décroissance telle qu’elle se déploie en ces pages et qui est tout le contraire du déclin civilisationnel que signifie la fuite en avant actuelle. Nous nous faisons porteurs des possibilités, des questionnements et des exigences qui accompagnent cette idée, ainsi que des horizons qu’elle ouvre en vue de réinventer notre façon d’exister en tant qu’humanité.

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