Relations Été 2021

Aux champs, citoyens ! Agroécologie et transition juste au Québec

Élisabeth Garant

Cabale conservatrice dans l’Église canadienne

L’auteure est directrice du Centre justice et foi et de la revue Relations

L’influence d’une minorité ultraconservatrice sur la Conférence des évêques catholiques du Canada et Développement et Paix continue ses ravages.

La récente et fort inspirante encyclique Fratelli tutti du pape François consacre un chapitre à la parabole du bon Samaritain (Luc 10, 25-37). Elle « nous rappelle que nous ne pouvons laisser personne rester en “marge de la vie”. Cela devrait nous indigner au point de nous faire perdre la sérénité, parce que nous aurions été perturbés par la souffrance humaine. C’est cela la dignité ! » (§ 68). Cette dignité est le cœur de l’enseignement social de l’Église catholique et en unifie toutes les dimensions.

Il semble pourtant que cette injonction fondamentale et ce principe central n’ont d’aucune façon servi de balises aux personnes qui ont initié et mené pendant plus de trois ans un processus inquisitoire envers 63 partenaires de l’organisme de solidarité internationale Développement et Paix (D&P). Ces derniers sont accusés par le site catholique ultraconservateur LifeSiteNews de se montrer favorables à l’avortement dans certaines de leurs prises de position, dans leurs actions ou dans leur travail en coalition avec des groupes de la société civile[1].

Le 25 février dernier, un communiqué conjoint de la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC) et de D&P annonçait la fin de ce soi-disant examen. Il indiquait que 44 partenariats ne seraient pas poursuivis (et donc que ces organisations n’auraient plus accès à un financement souvent vital), dont 24 avec des organisations du Sud qui n’avaient pu fournir des réponses jugées suffisantes par les enquêteurs. Aucun rapport n’a été rendu public, aucune volonté de transparence sur le processus et ses résultats n’a été manifestée, et aucune excuse n’a été présentée à la vingtaine de partenaires dont les réponses semblent avoir été satisfaisantes. Aucune marque de reconnaissance n’a été exprimée à toutes ces organisations qui se consacrent pourtant courageusement à ne laisser personne « en marge de la vie » et à redonner la dignité aux personnes les plus souffrantes de l’humanité.

Malgré le climat d’omertà qui règne à D&P au sujet de l’enquête, Présence Information religieuse a tout de même réussi à mettre la main sur une copie dénominalisée du rapport et à en dévoiler l’essentiel le 8 mars dernier[2]. Il semble d’ailleurs que ce soit sur la base de ce rapport, qui n’indiquait même pas le nom des partenaires, que le Conseil national aurait accepté les décisions de l’enquête. On y confirme que les accusations témoignent d’une seule préoccupation, celle pour les questions de sexualité, et que l’engagement des partenaires en regard de l’enseignement social de l’Église n’a jamais été pris en considération. On comprend dès lors de qui les décideurs et exécutants de toute cette croisade se sont fait proches, s’éloignant de l’esprit de Vatican II qui enjoignait pourtant les chrétiens et chrétiennes à une collaboration large avec les mouvements sociaux. Les ténors de LifeSiteNews jubilent et poussent même l’arrogance jusqu’à demander maintenant des excuses aux évêques pour ne pas les avoir écoutés plus tôt.

Par ailleurs, le 9 mars dernier, un comité de la CECC rendait publique une note exprimant la préoccupation des évêques face aux vaccins contre la COVID-19 produits par AstraZeneca et Johnson & Johnson, qui auraient fait usage de cellules souche d’embryon dans leur élaboration. Cette information, qui s’est finalement révélée sans fondement scientifique, trahit encore une fois l’action de la droite catholique. De plus en plus visible même si minoritaire, celle-ci bénéficie de l’attention d’acteurs influents de la conférence épiscopale se faisant le relais de ce genre de plaidoyer ultraconservateur.

Plutôt que d’y aller de cette sortie publique déplorable en ces temps de pandémie, la hiérarchie catholique canadienne aurait mieux fait de dénoncer l’accès inégal aux vaccins. Elle aurait aussi pu signaler le fait qu’une fois de plus, les pays les plus riches se servent les premiers au détriment d’un partage équitable pouvant assurer la protection de toutes et tous. De plus, si elle tenait à condamner les pratiques répréhensibles de l’industrie pharmaceutique, ce ne sont pas les vrais enjeux moraux et éthiques qui manquent : nul besoin d’en inventer. Encore une fois, on peut s’interroger sur le choix des personnes que certains prélats et membres du personnel de la CECC choisissent d’écouter en ces temps de crise.

Heureusement, la note de la CECC, contrairement au communiqué concernant les partenaires de D&P, a suscité une réaction rapide et sans équivoque de la part de nombreux évêques, principalement ceux du Québec, qui se sont distanciés du message. Il faut espérer que cette saine dissidence, qui s’est enfin exprimée publiquement, permette des remises en question fondamentales sur les dynamiques en cours à la CECC et à propos de celles et ceux dont l’Église veut se faire le prochain.

 

[1] Voir E. Garant, « Développement et Paix : la saga se poursuit », Relations, no 808, mai-juin 2020.
[2] Philippe Vaillancourt, « Développement et Paix : voici pourquoi les partenaires ont été rejetés », Présence-Info, le 8 mars 2021 [en ligne].

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