Relations Hiver 2021-2022 / Aux frontières

Nous faire entendre les voix ignorées, voire insoupçonnées, de personnes qui vivent l’exclusion autour de nous : telle est la mission que l’écrivaine Lorrie Jean-Louis se donne dans cette nouvelle série de quatre textes qu’elle nous propose. Dans ce deuxième texte, elle va à la rencontre d’Ahmed, camelot pour le magazine L’Itinéraire.

L’auteure a publié La femme cent couleurs (Mémoire d’encrier, 2020)

Ce texte sera traversé par l’inénarrable. Parce que la voix ne ment pas, comme me l’a déjà dit un artiste de théâtre. Parce qu’il y a des choses qui cassent la voix, parce qu’elles ont brisé les cœurs, même l’âme.

Si vous passez un jour par la station de métro Parc, à Montréal, vous entendrez peut-être la voix et le BONJOURRRRRRRE mémorable d’un homme qui y vend le magazine L’Itinéraire : c’est Ahmed.

Ahmed est camelot pour L’Itinéraire depuis dix ans maintenant. Dans les statistiques qu’on aime nous brandir comme un avant-goût de scientificité, le portique de la vérité, il entre sûrement dans la catégorie « sous le seuil de la pauvreté ».

C’est un événement tragique qui l’a amené là. Ce sont ses mots. Il dira même très tragique en y faisant référence. Avant de prononcer le mot qu’on pressent, que je connais trop bien, dont j’aimerais que la réalité qu’il désigne soit loin derrière, il le laisse entrer dans la conversation : le racisme. Ahmed a été victime de racisme. À deux reprises il s’est rendu aux urgences. Il a failli mourir.

Après cet événement tragique qu’il ne me décrira pas, par pudeur, il a plongé dans une profonde dépression. Il a failli y perdre l’esprit.

Il poursuivait alors une formation professionnelle comme assistant infirmier. Il en était au onzième mois sur les quinze que dure cette formation quand il a été gravement atteint dans son âme, tel qu’il le dit. Il ajoute avec une honnêteté déconcertante qu’il ne croyait pas qu’on puisse être raciste tout en travaillant dans le domaine de la santé.

Ahmed n’est pas né au Québec. Son pays d’origine est la Côte d’Ivoire. Pour moi, ça explique son innocence. Car quand on naît au contraire dans une société où le racisme existe, on sait qu’il peut être partout : autant dans les gestes les plus banals que dans les plus importants. Par exemple, un homme qui tenait une porte pour une femme devant moi – et que j’ai remercié étant passée tout juste derrière elle – a déjà tenu à me dire que ce n’était pas pour moi qu’il tenait la porte. Je l’ai laissé à sa voix. Je me suis dit que s’il s’entendait, cela lui suffirait pour constater qu’il était au comble de la petitesse. La honte serait là, à l’attendre. Bien sûr, c’était un vœu pieux.

Mais revenons à Ahmed, le camelot. Un événement dramatique pendant sa formation d’assistant infirmier l’a donc mené à l’hôpital à deux reprises et l’a presque rendu fou. Il attendait alors la fin de la longue enquête devant juger du tort qu’on lui avait fait, menée par la Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys, lorsqu’il a croisé L’Itinéraire sur sa route. Il devait s’occuper à autre chose qu’à nourrir une rage qui le rongeait. Il parle de cette revue comme d’un refuge, d’un abri pour toute personne qui, si elle n’a pas failli se retrouver à la rue, s’est retrouvée hors du monde, brisée. Pour Ahmed, faire partie de L’Itinéraire est une façon de lutter contre le racisme, de conscientiser les gens, comme il le dit avec précision. L’Itinéraire a été une halte qu’il n’a pas quittée, c’est devenu un havre.

Le désespoir ne fait pas de bruit. Mais Ahmed, lui, a ce lourd silence après son BONJOURRRRRRRE chargé de gaité.

Lorsqu’il a commencé à vendre le magazine, la police intervenait souvent à la station Parc. Ahmed chantait à tue-tête, même en punjabi. Il a reçu plusieurs amendes. Il paraît qu’il dérangeait le monde. Or, s’il y a une chose qui est vraie dans l’anonymat léthargique des grandes villes, c’est qu’il ne faut pas briser le silence, car c’est dramatique pour l’ordre du monde qui nous gouverne. Si certaines personnes croient sincèrement que le silence est un signe, voire un gage de paix, je me dis que le désarroi du monde est bien mal compris. Le désespoir ne fait pas de bruit. Mais Ahmed, lui, a ce lourd silence après son BONJOURRRRRE chargé de gaité.

Heureusement, la clinique de l’organisme Droits Devant lui a permis de contester et de faire annuler toutes ses contraventions. Il m’apprend qu’elle vient en aide aux personnes démunies ou sans-abri, à « des gens comme ça », c’est-à-dire celles et ceux dont on ne laisse pas la voix cheminer jusqu’à nous. La pauvreté est un crime. Le saviez-vous ?

Entre éclats de rire et hésitations, je questionne Ahmed sur son sentiment d’appartenance à la société. Il doit découper sa réponse en deux. Il ne pense pas en éprouver pour la société québécoise prise comme un ensemble, mais il me parle de ses clients et clientes fidèles qui sont d’ici et de toutes origines et qui l’encouragent depuis maintenant dix ans. Ces personnes sont son secours stable. Il s’est reconstruit un lieu à lui, habitable, autour d’une clientèle fidèle et avenante parmi laquelle des amitiés se sont tissées.

L’Itinéraire représente pour lui un lieu où il a pu aller à la rencontre de sa propre humanité. Il aime le contact avec les autres. Il veut rendre les humains « humains à nouveau ». Il croit qu’ils ont perdu quelque chose d’essentiel.

Avant la pandémie, Ahmed faisait des câlins à tout le monde, me dit-il. C’est à la station de métro Parc qu’il a aussi commencé à faire du slam. Dans la joie, les langues se délient.

Aujourd’hui, il se sent accepté dans le quartier. Il parle de ses clientes et de ses clients comme des « gens de cœur » ou des « êtres de lumière ». C’est d’ailleurs ce qui l’a aidé à maintenir le cap à L’Itinéraire. Plusieurs lui ont donné de l’attention, des encouragements. Pour Ahmed, c’est une bulle et il s’y sent bien. C’est difficile, mais il y arrive.

Je sais que pour traverser la vie sur un fil ténu on regarde souvent ailleurs pour se donner du courage, pour ne pas tomber. Il me parle d’un homme dont je ne connaissais pas le travail : Prem Rawat, ambassadeur de la Paix. Il n’a pas ce titre officiel, mais il multiplie les actions à l’international pour diffuser un message de paix : entrevues, émissions de radio, partenariats avec des groupes de la société civile. Ahmed m’en parle comme de celui qui lui a permis de se connaître, d’entrer en relation avec lui-même et de faire la paix avec cette colère indomptable qui le rongeait.

Ahmed me raconte une parabole de Rawat : un enfant demande au sage pourquoi un jour les gens sont bons et le lendemain, ils sont mauvais. Qu’est-ce qui fait que l’un gagne et que l’autre perd ? Le sage répond : celui qui gagne, c’est celui que tu nourris en toi-même. Ahmed ajoute que nous savons que nous devenons bons par ce que nous savons faire et en le pratiquant le plus souvent possible. Ce n’est pas simple, mais avec de la persévérance, les démons de l’amertume et de la colère se découragent, semble-t-il.

En guise de remerciement pour cet échange généreux, j’explique à Ahmed pourquoi je me suis intéressée à lui. Il y a quelques années, j’étais enceinte. Nous entrions lui et moi dans le même wagon sur le quai de la station de métro Parc. Je devais avoir environ sept mois de grossesse et personne ne me cédait sa place pour que je puisse me déposer avec mon ventre qui était déjà bien lourd. Un inconnu, Ahmed, s’est mis à faire un bruit léger et, surtout, il a dit bien fort : « Tant que personne ne donne sa place à cette femme, je vais continuer à faire du bruit. » Il veillait bruyamment sur moi ! Quelqu’un s’est alors levé et m’a cédé sa place. J’étais ravie par cet inconnu. C’était comme s’il me donnait à boire alors que j’étais assoiffée. Après lui avoir offert mon meilleur sourire, je me suis promis à moi-même que je ne devais jamais l’oublier. C’est pour moi un devoir d’humanité : ne jamais oublier qui nous a tendu la main.

Ahmed ne se souvient pas de m’avoir déjà croisée. Il me dit : « Étrange la vie. » Et nous arrêtons d’enregistrer nos voix.


AUX FRONTIÈRES : Pour voir le monde à travers les yeux des personnes exclues, depuis leur côté des frontières arbitraires qui fracturent nos sociétés.


 

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