Relations août 2009

Technoscience: la boà®te de Pandore

Pierrot Péladeau

Biométrie et démocratie

L’auteur est chercheur invité à l’organisme communautaire Communautique

Une des branches de la biométrie est l’anthropométrie automatique, fille des mathématiques et de l’ingénierie. Une première lignée mathématique remonte au XIXe siècle avec l’application des calculs statistiques et de probabilités à la mesure du corps humain. Naît alors l’anthropométrie. Cette féconde discipline contribuera à des domaines aussi divers que la médecine, le signalement criminel, le design industriel ou le sport. Aujourd’hui, nous sommes encore fœtus lorsque nous subissons notre premier examen anthropométrique par échographie.

L’informatique ayant ouvert la voie à l’analyse automatique des caractéristiques biologiques des corps humains, l’anthropométrie engendre une nouvelle discipline associant cette fois l’ingénierie aux mathématiques. D’importants investissements publics et de capital de risque en recherche et développement font émerger un nouveau secteur industriel.

Cette nouvelle technoscience reprend l’appellation générique de la science de la mesure du vivant – biométrie – plus simple et historiquement moins chargée qu’anthropométrie. Car cette dernière a connu quelques dérives pseudo-scientifiques, certaines bénignes, telle la phrénologie (étude des caractères d’après la forme du crâne), mais d’autres carrément monstrueuses, telle la justification de thèses eugénistes et racistes qui débouchèrent sur les génocides nazis.

L’anthropométrie automatique se divise actuellement en deux grands sous-domaines. La biométrie physiologique s’intéresse à la géométrie : formes des visages, des mains, de la peau des doigts, de l’iris, des rétines, etc. Ses applications portent surtout sur l’identification. Par exemple, l’ordinateur portable sur lequel ce texte est écrit porte un lecteur d’empreintes digitales qui évite, en public, le dévoilement de codes d’accès. Le programme CANPASS recourt à la lecture de l’iris pour accélérer le passage aux douanes canadiennes; comme NEXUS, pour la frontière canado-étasunienne.

La biométrie comportementale s’intéresse, quant à elle, aux mouvements : utilisation du clavier, démarche, manière de parler. On développe, par exemple, des applications visant à maintenir l’autonomie d’une personne âgée ou fragile. Des automates avertissent de tout signe de malaise potentiellement dangereux, souvent avant que la personne même en ait conscience, et communiquent avec un service d’assistance au besoin. Un autre sous-domaine émergent, la mesure des odeurs corporelles, pourrait également servir à de telles applications.

En fait, ce mariage entre anthropométrie et informatique promet une profusion de propositions des plus disparates. Rappelons que la mathématique décrit précisément les dispositifs informatiques comme des « machines universelles », pouvant exécuter toute suite d’instructions imaginable par un cerveau humain – donc capables du pire comme du meilleur. Ainsi, ont été conçus des systèmes de reconnaissance du visage qui, intégrés aux milliers de caméras de surveillance installées à Londres, permettraient d’identifier et de suivre à la trace tout piéton. Inversement, il existe des systèmes de reconnaissance du doigt ou de la rétine qui garantissent ou bien le complet anonymat de l’individu (en ne générant aucune identification) ou bien lui donnent le contrôle total sur la circulation de données à son sujet (en générant des identifiants différents pour chaque transaction, qui ne peuvent être retracés que par l’individu lui-même).

Ces trois exemples révèlent que l’usage de l’informatique appliquée aux relations humaines a souvent des implications législatives. Une fois inscrite dans le ventre de machines, les instructions deviennent normes universelles et s’exécutent indistinctement envers tous, et d’autant plus efficacement qu’elles le font de manière automatique. Le premier exemple, liberticide, imposerait la surveillance de tout individu dans les espaces publics. Les deux autres, émancipateurs, permettent respectivement l’authentification anonyme et la protection contre les couplages de fichiers informatiques. Dès lors, la décision de recourir à une application biométrique – ou simplement informatique – avec tel et tel effet législatif, et celle de retenir un design particulier parmi tous ceux possibles doivent apparaître comme politiques. En démocratie, l’obligation de se soumettre à la législation présuppose les droits de savoir et d’avoir son mot à dire.

Ce droit de savoir doit inclure une culture de compréhension des rôles sociaux de l’information et de l’informatique ainsi que la connaissance de l’éventail des options disponibles et des différents points de vue sur les questions que celles-ci soulèvent.

Quant au droit d’avoir son mot à dire, il doit s’appliquer non seulement aux décisions des autorités publiques, mais également à celles des fournisseurs privés de systèmes biométriques s’imposant à tous (Internet, paiements bancaires, réservations aériennes) ainsi qu’aux universités et au marché (qui orientent la recherche et le développement des futures solutions offertes).

Si ces décisions sont définies comme « techniques », elles sont abandonnées aux technocrates et fournisseurs et plus bas soumissionnaires qui proposent la solution, ne laissant aux citoyens d’autres rôles que de payer pour celle-ci et de subir les obligations qu’elle impose.

La démocratie est la seule option permettant à la société d’assimiler ses propres capacités techniques… tout en demeurant démocratique.

Technoscience: la boà®te de Pandore

Restez à l’affut de nos parutions !
abonnez-vous à notre infolettre

Share via
Send this to a friend