Relations Printemps 2022 / Dossier
La bienséance sexuelle expliquée aux garçons
L’auteur, sociologue de la sexualité, a récemment publié Guide de bonne conduite sexuelle à l’usage des gars (Trécarré, 2021)
Aujourd’hui comme hier, conduire sa vie amoureuse et sexuelle sans provoquer d’accidents, sans blesser personne ni se retrouver soi-même dans de mauvais draps, ça ne va pas de soi. Le mouvement #MoiAussi constitue néanmoins un tournant : il y a des comportements inacceptables qu’il importe à bon droit de contrer et de prévenir.
Mon engagement en faveur d’un meilleur soutien aux victimes de harcèlement et d’agressions sexuelles[1] m’a fait comprendre que c’est à la base que les choses doivent changer : dans la socialisation et l’éducation à la sexualité des garçons. Puisque les hommes constituent la vaste majorité des auteurs d’inconduites et de violences sexuelles, la prévention les concerne en priorité.
Commençons par admettre une chose très simple : si personne ne choisit ses pulsions et ses désirs, chacun décide de ce qu’il en fait. Encore faut-il abandonner l’idée que la pulsion sexuelle c’est plus fort que soi, blâmant gènes et hormones mâles pour ne pas assumer ses propres comportements. La bienséance amoureuse et sexuelle est non seulement possible, elle est indispensable. Ce respect de soi et des autres, chacun doit néanmoins l’apprendre convenablement.
ÊTRE UN GARS AUJOURD’HUI
À la fin de la puberté, la plupart des gars ont aujourd’hui vu davantage d’images sexualisées que leurs ancêtres durant toute une vie. Sont-ils pour autant mieux préparés à la vie amoureuse et sexuelle ? Pas forcément. Il y a une différence entre regarder une chose et la comprendre. Voir des activités sexuelles ne renseigne pas sur leurs possibles significations, encore moins sur leur bon ou leur mauvais usage pour soi et ses partenaires si jamais on est tenté de les reproduire.
Bombardés de faussetés dénichées sur le Web ou véhiculées autour d’eux, beaucoup de jeunes hommes se retrouvent sans repères viables dans leur conduite sexuelle. Or, dès qu’elle n’est plus vécue en solitaire, la sexualité exige une interaction. Elle a par conséquent des exigences non seulement sur le plan relationnel mais aussi sur les plans moral, légal et éthique (notamment en ce qui concerne le consentement mutuel). Tout n’est pas permis, souhaitable ou acceptable en matière de sexualité.
L’ÉDUCATION À LA SEXUALITÉ
Puisqu’elle inclut des apprentissages et des valeurs, l’éducation à la sexualité est une responsabilité partagée entre les parents et le système éducatif. Pour diverses raisons, y compris le fait qu’eux-mêmes ne se considèrent pas toujours comme des modèles, plusieurs parents ne se sentent guère à l’aise d’aborder la sexualité avec leurs fils. Ils s’en remettent à l’école, laquelle soutient avec raison que l’éducation à la vie amoureuse et sexuelle ne saurait être son mandat exclusif. Par ailleurs, le personnel enseignant ne se considère pas forcément prêt à traiter de sexualité. Les profs de sexe masculin, qui sont des modèles pour les garçons, qu’ils le veuillent ou non, ne font pas exception. Plusieurs déplorent le manque de temps, d’expertise, de soutien ou de formation pour parler de sujets importants mais sensibles sur lesquels on ne saurait improviser.
Au Québec, on consacre 5 heures par année au primaire et 15 heures au secondaire à l’éducation à la sexualité. C’est bien, mais nettement insuffisant pour acquérir les savoirs, savoir-être et savoir-faire nécessaires, d’autant que la socialisation masculine a traditionnellement dévalorisé l’introspection et l’expression sensible de soi. Certains garçons estiment même n’avoir rien à apprendre sur la sexualité : ils croient leur pénis doté d’un cerveau… Éduquer les jeunes à la vie amoureuse et sexuelle demeure un immense défi, puisque c’est ainsi leur apprendre à gérer leurs désirs et leurs plaisirs, mais aussi leurs frustrations et leurs déplaisirs. Les inconduites et les agressions sexuelles parlent de situations où des gars ont voulu imposer leurs désirs, en transformant en objet le sujet de ces désirs.
APPRENDRE L’EMPATHIE
Les gars doivent apprendre à ressentir et à transmettre de l’empathie, qui est la faculté de se mettre mentalement à la place des autres. Essentielles aux relations humaines, l’empathie et la compassion sont insuffisamment enseignées aux garçons. Certains programmes de lutte contre l’intimidation en milieu scolaire commencent à peine à faire place à ces habiletés.
On ne peut plus ignorer que l’expression de la sexualité comporte des responsabilités et des devoirs, pas uniquement des droits et des libertés. La vie amoureuse peut même initier à la solidarité humaine. On peut en effet y apprendre non seulement l’empathie et la bienveillance, mais aussi le principe de réciprocité. Ce dernier met de l’avant égalité et équité entre partenaires. C’est un antidote aux abus et aux agressions de toutes sortes.
Pour ne plus avoir à nouveau besoin d’un mouvement #MoiAussi dans une ou deux générations, un défi collectif nous attend en ce qui concerne l’éducation des garçons. Ces derniers doivent être sensibilisés dès que possible aux bonnes conduites sexuelles. Ils ont pour cela besoin d’écoute et d’accompagnement. Nous n’avons pas le choix : éduquer les gars à la sexualité, c’est les éduquer à la vie citoyenne.
[1] Notamment comme membre du Comité d’experts sur l’accompagnement des personnes victimes d’agressions sexuelles et de violence conjugale ayant produit Rebâtir la confiance.



