Relations novembre-décembre 2017

Pour une démondialisation heureuse

Benoît Coutu

Béhémoth capital. Genèse, développement et financiarisation de la grande corporation – François L’Italien

Des populations du monde entier dénoncent l’accaparement de leurs biens communs par les grandes puissances que sont les corporations. Ce sentiment de dépossession est redoublé par un constat : celui que les États ont carrément plié l’échine face à ces géants du système capitaliste, et ce, de leur plein gré. Non sans difficulté mais avec la bénédiction des tribunaux, les corporations se sont immiscées au cœur de la société pour en prendre le contrôle économique et même global, devenant « l’une des structures sociales fondamentales de la vie des sociétés contemporaines » (p. 13), d’où le titre : Béhémoth capital. Le Béhémoth référant, entre autres, à la figure mythique biblique, qui sert à l’auteur à représenter « le règne de la puissance déchaînée défiant la légitimité politique » de l’État, que le philosophe anglais Thomas Hobbes identifiait à une figure mythique rivale, le Léviathan.

Réglementées par des pouvoirs publics depuis leur création, c’est au tournant des années 1830, par un acte juridique de la Cour suprême étasunienne, qu’émergent les premières corporations capitalistes de droit privé. Ce qui était un privilège devint alors un droit, puisqu’en obtenant, au nom de la sacro-sainte croissance économique, les mêmes droits constitutionnels et les mêmes « libertés individuelles » que n’importe quel être humain, l’entité corporative naturalisée personne morale et sujet de droit, pouvait alors souverainement « disposer immédiatement de sa puissance » (p. 137). Paradoxe s’il en est un, cette institutionnalisation de la corporation la libéra de la chape politico-juridique qui lui fournissait une raison sociale tout en imposant des limites à ses pratiques. Au fil des décennies, elle gagna en autonomie, devenant l’étalon à partir duquel nos élites jugent d’une bonne et efficace organisation sociale.

Après avoir revêtu différents habits, à partir des années 1980, la corporation s’intègre aux marchés financiers, et c’est grâce à une capacité de capitalisation financière détachée de toute production réelle qu’elle croîtra, « pierre angulaire d’une métamorphose décisive non seulement des structures et de la dynamique du capitalisme, mais aussi des principes cardinaux et des instances de régulation de la société occidentale dans son ensemble » (p. 231). Cette financiarisation de l’organisation de la corporation passe par la valorisation du « contrôle » comme dimension organisationnelle fondamentale de la société, supplantant le pouvoir politique, institutionnel. À partir de ce moment, la corporation fonctionnera comme un réseau hiérarchisé de diffusion d’informations qui servent à influencer, par le biais d’évaluations, les décisions portant sur les anticipations de revenus futurs. La corporation tire ainsi sa valeur de son efficacité, c’est-à-dire de sa capacité de contrôler des données et d’orienter les actions. Au final, cette efficacité est celle de se débarrasser de tout obstacle, réel ou imaginaire, pouvant nuire à son expansion, les États notamment. Le problème est qu’entre l’efficacité organisationnelle et la valeur boursière, dont la mise en boucle dynamise les constantes restructurations en son sein, la question de la condition des travailleurs, de la reproduction sociale de la société, et même celle de la condition humaine disparaissent comme des externalités impertinentes. Tout est jugé à l’aune des intérêts organisationnels.

L’une des forces de cet excellent ouvrage de François L’Italien est de présenter la corporation, navire amiral du capitalisme avancé depuis la fin du XIXe siècle, comme un mode de coordination et de régulation des pratiques économiques et sociales. Avec intelligence, l’auteur décortique les articulations entre les conditions internes (propriété, production, gestion, valeur, etc.) et les conditions extra-économiques (crises économiques, guerres, décisions politiques, pratiques juridiques et idéologies) desquelles est issue la grande corporation. Une magistrale leçon de sociologie pour tous ceux et celles qui s’intéressent de près ou de loin à l’économie et à la société contemporaines. Surtout, en mettant en relief les mécanismes de dépossession inhérents au capitalisme financiarisé, cette réflexion est un outil indispensable pour que, comme le souhaite l’auteur, « les sociétés reprennent la maîtrise de leur devenir » (p. 336).

 

Béhémoth capital. Genèse, développement et financiarisation de la grande corporation

François L’Italien

Montréal, Nota Bene, 2016, 351 p.

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