Relations décembre 2013

La promesse du don

Paul Wattez

Beat nation – Musée d’art contemporain de Montréal

Le hip-hop, l’art de rue et la culture autochtone ont en commun une formidable capacité d’absorption, d’innovation et de transformation. C’est ce que nous donne à voir cette exposition, qui explore les multiples variations de la culture autochtone d’après ses fusions contemporaines avec la culture hip-hop, notamment autour des thèmes du rythme, de la scène, de la rue et du tag. Fidèles à un certain hip-hop conscientisé et revendicateur, les œuvres ont une portée clairement politique. L’humour et la dérision sont aussi convoqués, autant comme arme politique que comme outil de relativisation du poids de l’histoire, ce qui est rafraîchissant à tout point de vue.
 
Pas moins de 28 artistes de tout le continent nord-américain (des Tlingits d’Alaska aux Navajos du Nouveau-Mexique en passant par les Haïdas de la Côte Ouest ou encore les Inuit du Nunatsiavut) sont réunis, s’exprimant à travers des médiums artistiques variés. Le visiteur se fait happer par des œuvres vidéographiques, photographiques, musicales, performatives, de toutes tailles, plus ou moins en mouvement et élaborées selon de multiples techniques de peinture, de collage, de sculpture, de graffiti et de confection vestimentaire. Toutes présentent ou représentent des objets du quotidien typiques de la culture hip-hop et de l’art de rue (platines, vinyles, vélos lowrider, planches à roulettes, etc.) mixés et remixés avec les mythes, les récits et les symboles autochtones. À plusieurs reprises, l’image et le son sont produits de concert, en grand format et à fort volume, dans des espaces plus ou moins clos, et transforment la visite en véritable expérience sensorielle. À d’autres moments, la mise en scène plonge le visiteur davantage dans un état de contemplation ou de réflexion. L’exposition offre ainsi diverses interactions entre le public et les œuvres.
 
Les démarches artistiques présentées ne suivent pas la recherche d’un équilibre entre tradition et modernité ou entre la réserve (le rural) et la ville (l’urbain), selon les termes d’une conception dualiste occidentale qui, par son caractère dichotomique, en appelle à des identités exclusives et des représentations caricaturales. Au contraire, les processus créatifs sont davantage engagés dans une contemporanéité absorbant et transformant les legs incessants de l’histoire en marche et de l’histoire passée. Ils témoignent ainsi d’une contribution réciproque importante entre la culture autochtone, la culture hip-hop et l’art de rue. La perspective offerte permet alors une critique subtile et particulièrement savoureuse des représentations postcoloniales – historiques et actuelles – des Autochtones telles que véhiculées au sein de la société dominante nord-américaine, notamment dans sa culture populaire.
 
Les expressions de la réappropriation de l’image et de la définition de la personne autochtone proposées dans cette exposition investissent les interstices entre dérision et réflexion, gravité des réalités autochtones et fierté des gens qui les vivent au quotidien. Ces espaces significatifs, mis en valeur artistiquement, ne peuvent que rendre plus efficace la dimension revendicative des œuvres. Le message politique en est ainsi d’autant plus remarquable qu’il porte tant sur la dénonciation des préjugés racistes envers les Autochtones que sur l’affirmation d’une identité autochtone, certes clairement revendiquée comme distincte, mais aussi réclamée comme humaine, tout simplement. Au final, les stéréotypes envers les Autochtones volent en éclats. C’est un tribut important de cette exposition.
 
Les battements de ce projet, conçu par la Vancouver Art Gallery en 2008, résonnent fortement aujourd’hui en écho aux martèlements politiques des plus récentes mobilisations autochtones, comme le mouvement Idle No More/Fini l’Inertie et les différents actes d’expression (marches, manifestations, etc.).
 
Seul bémol, l’absence du rap. C’est d’abord une surprise, puis un non-sens compte tenu des réalités (re)présentées dans cette exposition et du foisonnement de rappeurs autochtones au Canada (Team Rezofficial, Samian, Violent Ground, Draven, Winnipeg’s Most, etc.) et aux États-Unis (Buggin Malone, Quese IMC, Yaiva, etc.). Le rap est en effet un véhicule artistique et politique central de dénonciation, de dérision et d’affirmation de soi, très investi par la jeunesse autochtone. Entendre les voix, écouter les messages politiques (ou autres) qu’elles auraient à livrer, aurait rendu cette exposition exhaustive, au moins du point de vue des médiums, ce qui n’est pas une mince affaire.
 

Exposition
Beat nation
Du 17 octobre 2013 au 5 janvier 2014 au Musée d’art contemporain de Montréal
Conservateurs : Kathleen Ritter, Tania Willard et Marc Lanctôt

La promesse du don

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