Relations mai-juin 2020
Babel couronnée
L’auteur, jésuite, est maître de Dharma dans la branche coréenne de l’école Zen (Rinzaï)
Revisitons les trésors de sagesse que sont les mythes du Moyen-Orient, berceau de civilisations sous lequel sont enfouies plus de la moitié des réserves mondiales d’or noir et de gaz naturel. Les mythes les plus connus se trouvent au début de la Genèse. Deux d’entre eux décrivent d’abord la création, au départ bonne, harmonieuse, sans violence ni mort. Leur font suite, dans l’ordre, la « chute du Paradis », qu’Augustin d’Hippone a appelée « péché originel », causée par le désir de l’être humain de s’affranchir de sa Source ; le meurtre d’Abel par Caïn dévoré par le feu d’une rivalité haineuse et mortifère ; Noé et le déluge, mythe symbolisant une immense et profonde catharsis du Créateur, excédé de lassitude face à la dérive de son œuvre. Enfin, vient le récit de la tour de Babel où la descendance de Noé, sortie saine et sauve de l’arche, mais impénitente et toujours assoiffée d’orgueilleuse autonomie, repart de plus belle à la conquête des hauteurs du mystère des Cieux. Cette demi-douzaine de mythes raconte l’histoire « primitive » de l’humanité. Lui fait immédiatement suite le long récit d’Abram, rebaptisé Abraham (signifiant « père d’une multitude ») – ancêtre mythique des juifs, des chrétiens et des musulmans – quittant sa terre natale vers une terre inconnue. Avec lui, en réponse à un appel intérieur, s’amorce l’histoire « particulière » d’un peuple destiné à réunir l’humanité dispersée par la confusion des langues ayant suscité l’échec de l’entreprise babélienne.
À l’instar de plusieurs, les circonstances actuelles m’acculent à réaliser ô combien notre « haute » civilisation s’est construite dans l’oubli de paramètres fondamentaux quant à son rapport à la nature. Ma communauté, qui cultive 3000 m² de terre dans les contreforts des monts T’aebaek de Corée, se trouve en effet confrontée à des sécheresses prolongées, alternées de pluies diluviennes dont la force érode et emporte les minces surfaces arables de nos champs. À cela s’ajoutent des vagues de chaleur suffocante et l’arrivée de nouvelles espèces d’insectes qui menacent les récoltes, souvent médiocres par rapport au travail investi. Sur ce fond, l’apparition d’un nouveau virus ne surprend guère. Il y a eu d’autres pandémies et il y en aura encore, sans exclure celles de nature informatique. Avec la globalisation et la diffusion de l’information, les contradictions du monde moderne sont devenues flagrantes. Le bon sens nous impose de penser que le mode de vie fondé sur la consommation des énergies fossiles n’est non seulement plus viable, mais bien suicidaire. Cependant, nos sociétés se révèlent davantage préoccupées de répondre à l’urgence d’une pandémie qu’à celle de mettre fin à des guerres infiniment plus meurtrières – incluant celle contre la nature – dont dépend notre insatiable consommation d’énergie. Ironiquement, nous qui avions, en apparence, si bien appris à maîtriser la nature, à conquérir l’espace et à fabriquer des armes hypersophistiquées, nous nous trouvons pris d’assaut, sans l’avoir anticipé, par l’une des formes de vie les plus élémentaires qui soit.
Notre humanité est devenue comme un club d’apprentis-sorciers au sein duquel, malgré les discours rassurants, plus personne n’est vraiment aux commandes. La complexité grandissante du monde nous pourchasse, nous devance et nous écrase, comme s’il n’y avait plus de point d’équilibre, plus de repos possible. Quelques oiseaux de malheur, auxquels on a trop peu prêté l’oreille, avaient pourtant anticipé, clairement et depuis longtemps, cette crise de civilisation. L’anthropologue Claude Lévi-Strauss, pour ne citer que lui, avait bien compris que « la survie de l’humanité dépendait de sa capacité à dissoudre ses soi-disant privilèges absolus par rapport à la nature, afin de mieux la réintégrer[1] ». Hélas ! Imbue de sa supériorité, notre civilisation a en grande partie détruit les sociétés dites « primitives », dont la sagesse résidait précisément, nonobstant quelques exceptions, dans l’art du maintien d’un point d’équilibre entre elles et leur environnement.
C’est en récupérant au maximum, et donc en consommant au minimum, en tout domaine, que notre communauté retrouve cet équilibre et l’indicible joie qui l’accompagne. Il y a quelques jours, par exemple, pour stopper l’érosion du déversoir d’un champ de sésame, nous nous sommes servis, pour imperméabiliser la surface du sol, d’une grande bâche de vinyle abandonnée au bord d’un champ après avoir servi à couvrir un tas de fumier pendant l’hiver. Nous l’avons recouverte de toiles usagées, fabriquées à partir de chutes de tissus jusqu’alors destinées à la poubelle. Nous avons fixé le tout au sol du déversoir avec de vieux pneus et des tuteurs tordus en fer galvanisé que nous avons préalablement redressés et affûtés. En accomplissant ensemble de tels gestes élémentaires, un équilibre paisible s’établit au fond de nous-mêmes, comme un point de repos où notre condition mortelle prend sens, dans la conscience d’un mystère dont le propre est de grandir au fur et à mesure que notre compréhension s’en approfondit.
Babélienne à de multiples égards, notre civilisation est à réinventer de fond en comble. De combien d’équivalents du déluge aurons-nous encore besoin pour le comprendre ? Selon la pensée rabbinique, « quand l’homme va trop loin, Dieu se retire ». Pourquoi l’univers s’accommode-t-il de l’existence de la COVID-19, dont la multiplication dans nos poumons semble la seule raison d’être ? Quoi qu’il en soit, après l’échec de Babel, l’inspiration ou le Souffle qui a mis Abraham en marche relevait d’abord et avant tout d’une qualité d’être telle qu’à tout instant, il demeurait relié à sa Source. À l’extrême opposé, la construction de la tour de Babel reposait sur une volonté de faire, essentiellement dépourvue d’être, parce que devenue fin en soi.
[1] Gildas Salmon, « Claude Lévi-Strauss, critique de la modernité », dans Le Monde/La Vie, hors-série « L’histoire de l’Homme », Paris, 2020, p. 131.


