Relations Automne 2023 / Culture
Aux sources du racisme systémique

LE CONTRAT RACIAL
Charles W. Mills
Montréal, Mémoire d’encrier, 2023, 197 p.
Comment comprendre la coexistence de théories du contrat social comme celles de Rousseau et de Hobbes avec la réalité du colonialisme et de l’esclavage à l’époque moderne ? Pourquoi l’humanisme européen se taisait-il au sujet du génocide des populations autochtones et de l’esclavage des Noirs ? Comment expliquer la pérennisation du racisme dans les sociétés contemporaines, et la quasi-absence de débats et de discussion sur ses véritables fondements ?
Pour répondre à ces questions, Charles W. Mills entreprend une généalogie du racisme structurel ayant façonné la modernité dans son livre Le contrat racial, traduit récemment en français par l’historien Aly Ndiaye, alias Webster. Renversant les prémisses de la théorie du contrat social, Mills dévoile le « contrat racial » qui la sous-tend, révélant ainsi les fondements d’un racisme systémique propre aux sociétés occidentales modernes. Il en tire une théorie critique de la race capable d’expliquer comment le racisme a jalonné la création de l’État, formatant les individus en fonction d’un code moral et d’une psychologie morale ancrés dans l’idéologie de la « supériorité » blanche. Comme l’avait fait Carole Pateman dans Le contrat sexuel, dont il s’inspire, Mills « exhume » ainsi le véritable ordre contractuel enfoui et dissimulé sous les valeurs de l’humanisme moderne. Ce contrat aux multiples facettes, conçu par les Blancs pour asseoir une suprématie instituée en « système politique global », leur confère des privilèges de toutes sortes, tout en reléguant à l’inverse les non-Blancs au rang de sous-personnes dont l’existence est caractérisée, entre autres, par l’exploitation, l’exclusion et la mort prématurée. La domination blanche est ainsi pérennisée dans les structures mêmes de l’État et de son imaginaire.
Le contrat racial décrit par Mills est constitué de trois dimensions complémentaires : politique, morale et épistémologique. Celles-ci s’entrecroisent pour former une armature solide. La première dimension est fondée sur l’attribution d’un statut juridique subalterne aux non-Blancs, les excluant ainsi du régime des droits individuels conférés aux citoyen·nes par le contrat social, qui inclut la liberté et l’égalité. Le rejet des populations autochtones hors de la citoyenneté, dans certaines colonies de peuplement, de même que la volonté de maintenir les populations noires dans des conditions défavorables en les privant de certains droits fondamentaux ou en leur bloquant l’accès aux emplois de prestige et à la richesse, illustrent quelques-uns des aspects de cette politique d’exclusion.
La dimension morale du contrat racial s’appuie pour sa part sur le refus de reconnaître une « personnalité morale » aux non-Blancs, jugés fondamentalement inaptes à respecter les principes moraux et les règles éthiques que se donne la société majoritaire. On estime ainsi que le « projet libéral de la modernité » ne les concerne pas, puisqu’ils ne sont pas considérés comme égaux aux Blancs. Pour ce qui est de la dimension épistémologique, aux yeux de Mills, une certaine « épistémologie de l’ignorance » se trouve au cœur du contrat racial qui façonne la psychologie des Blancs, plusieurs semblant incapables de reconnaître leurs propres attitudes racistes et le racisme systémique de l’État. L’évitement, la négation des réalités liées à la race et l’automystification deviennent souvent la norme épistémique, entretenant par le fait même un racisme d’État souvent aveugle à lui-même.
Si la plupart des philosophes blancs ont adhéré au contrat racial, certains humanistes l’ont toutefois renié, reconnaît Mills. C’est le cas de l’abbé Raynal, de Mark Twain et de Jean-Paul Sartre. Comme il le fait aussi remarquer, la réalité du contrat racial n’a jamais échappé aux non-Blancs, et c’est pourquoi la race occupe une place centrale dans leurs théories et leurs luttes politiques.
La traduction française de cet essai rend disponible une critique originale et radicale des sociétés modernes. Ce livre fournit de précieux outils théoriques pour poursuivre les luttes anti-racistes et porter les débats sur la scène publique, en montrant les racines philosophiques occultées du racisme et du colonialisme, causes de profondes injustices encore aujourd’hui.



