Relations novembre-décembre 2018

Les rites au cœur du lien social

Louis Rousseau

Autour de l’Amazing grace d’Obama

L’auteur est professeur émérite au Département de sciences des religions de l’UQAM

Le caractère séculier de l’État américain n’empêche pas la puissance rituelle de la religion de guérir des blessures nationales. Le discours d’Obama après la tuerie de Charleston, en juin 2015, en est une preuve éloquente.

 

Le 17 juin 2015, un suprématiste blanc ouvre le feu dans l’église Mother Emmanuel à Charleston, en Caroline du Sud, tuant 9 personnes dont le pasteur Clementa Pinckney. La tuerie, qui frappe une église emblématique du mouvement des droits civiques, secoue le pays, au point où le président Obama prendra part aux funérailles du pasteur, tenues le 26 juin. L’image transmise de sa parole et de son chant à cette occasion aura été l’une des plus marquantes de sa présidence. Or, l’appartenance chrétienne du président traverse cette prestation de part en part, au point où le révérend Norvel Goff remercie d’ailleurs en souriant le « révérend président » dans sa conclusion de l’événement.

Comment peut-on agir simultanément en tant que président d’une république dont la Constitution a posé – la première en Occident – l’existence d’un mur de séparation entre les institutions politiques et les institutions religieuses, et en tant que prédicateur interprétant l’histoire contemporaine des États-Unis d’Amérique dans un cadre inspiré d’une théologie chrétienne de la grâce à l’œuvre même au travers des événements les plus sombres ? Il n’y a pas de réponse théorique de portée universelle à cette question. Elle nous oriente plutôt du côté d’une culture américaine particulière qui a créé les conditions de possibilité de la réussite sociale d’une pareille conjonction du théologico-politique dans un rituel public dont la puissance mérite qu’on s’y attarde.

Ce jour-là, le président Obama ne s’est pas rendu à Charleston simplement pour adresser quelques mots de consolation aux personnes affligées par le deuil. Il s’est inséré dans un système de communication construit dans une tradition cultuelle partagée par les endeuillés. Ses paroles et les réactions des participants se sont organisées dans une séquence stable et ordonnée que l’on nomme un rite de condoléances caractéristique des Églises noires de tradition méthodiste – rite dont la structure générale vise à permettre aux membres d’une communauté quelconque de traverser l’épreuve de la perte d’un ou de plusieurs membres chers et de renforcer, au terme de cette performance symbolique marquée par le chant et une vive expressivité, leur solidarité ébranlée.

Pour mieux comprendre la pratique ritualisée du président, résumons-en le contenu. Ses acteurs sont le président et les membres de l’église Mother Emmanuel, mais également, au second degré, tout le public rejoint par les médias.

L’entrée dans le grand récit

La communauté rassemblée est d’abord invitée par le président à se placer dans une autre dimension du temps et de l’espace quotidiens, face à Dieu, à l’écoute de l’appel qui la fonde : « la Bible nous appelle à espérer, à persévérer et accorder foi aux choses qu’on ne voit pas. Ils vivaient encore de la foi lorsqu’ils sont morts, dit l’Écriture. Ils n’ont pas reçu les choses promises. Ils ne les ont aperçues et saluées que de loin et sachant qu’ils n’étaient qu’étrangers et voyageurs sur la terre (Hébreux, 11,13) ». C’est dans ce temps long du Grand Récit de la foi tendu en avant par l’espérance que l’assemblée est invitée à se situer pour se rappeler Clementa Pinckney, un homme de Dieu et de service, « qui croyait que ses efforts allaient permettre une meilleure vie pour ceux qui suivraient ». Ainsi faisaient les ancêtres dans la foi, ainsi a-t-il engagé sa vie, ainsi faut-il continuer à faire aujourd’hui et demain. Tout ce qui suivra s’inscrira dans cet horizon ultime et transcendantal qui caractérise le temps chrétien.

Le rappel de la vie d’un homme bon

Commence alors le mémorial de la vie menée par le révérend Clementa Pinckney, fils d’une lignée de prédicateurs, d’une famille de protestataires engagés en faveur du droit de vote pour tous et de la déségrégation du Sud. Et le président de rappeler sa bienveillance, son sourire, une voix de baryton qui rassure, son humour trompeur, toutes qualités qui l’aidaient à porter sans effort ses lourdes responsabilités de pasteur et de sénateur d’un des comtés les plus délaissés de la Caroline du Sud. Il se retrouvait souvent très seul au moment des votes au sénat de l’État. « Mais il n’a jamais abandonné. Il demeurait fidèle à ses convictions. Il ne se décourageait jamais. Après une longue journée au Capitole, il montait dans son auto et filait vers l’église pour tirer soutien de sa famille, de son ministère, de la communauté qui l’aimait et avait besoin de lui. Là, il allait fortifier sa foi et imaginer ce qui pourrait advenir. »

Certains ne comprenaient pas le choix de tenir simultanément son engagement de pasteur et celui de sénateur. Le président fait toutefois remarquer que ces gens ignorent l’histoire de cette Église qui n’opère pas de distinction entre la foi et l’action civique. Notre vocation, disait Pinckney, « ne se vit pas seulement à l’intérieur des murs de la congrégation, mais elle s’exprime dans la communauté où vit la congrégation ». Et le président d’expliquer que « de mettre notre foi en action déborde largement le salut individuel, car il s’agit du salut collectif… Ce n’est pas seulement un appel à la charité occasionnelle, mais l’impératif de construire une société juste ».

Obama élabore ensuite plus avant sur le rôle particulier des églises noires comme lieux de résistance, de solidarité et de dignité tout au long de l’histoire américaine, marquée par la violence et l’oppression des Noirs. « Voilà ce que signifient les églises noires – notre cœur qui bat, la place où notre dignité en tant que peuple est inviolable… Et il n’est de meilleur exemple de cela que Mother Emmanuel… Un espace sacré, cette église, pas seulement pour les Noirs, pas seulement pour les chrétiens, mais pour tout Américain qui se soucie de l’avancement constant des droits humains et de la dignité humaine en ce pays, une pierre sur laquelle se fondent la liberté et la justice pour tous. Voilà le sens de cette église. » L’interprétation replace ainsi une situation particulière sur un horizon plus universel.

Le paradoxe au cœur de l’histoire

Après ce rappel de la longue lutte des Noirs et de leurs alliés pour la conquête de l’égalité des droits, vient le temps de découvrir la dimension profonde de ce qui est à l’œuvre à Charleston à travers cette tuerie destinée à perpétuer et à renouveler la peur et la division colportées par le péché originel des États-Unis, l’esclavage et le racisme. Le meurtrier ne pouvait pas anticiper les effets tout à fait contraires de son action. Dieu travaille dans l’histoire humaine de bien mystérieuses façons, de déclarer soudain le président à la manière d’un prophète inspiré. Le meurtrier ne saurait discerner la grâce entourant le groupe de prière qui l’accueillait. Il n’aurait jamais pu anticiper le pardon que lui offriraient les familles endeuillées lors du procès où il fut condamné à mort. Il ne pouvait pas imaginer la réponse de la municipalité de Charleston, de l’État de Caroline du Sud, des États-Unis d’Amérique : générosité et réflexion profonde sur soi-même comme on en voit rarement dans la vie publique.

Aveuglé par sa haine, il a manqué de comprendre le pouvoir de la grâce de Dieu. Le président confie alors qu’il avait passé la semaine à réfléchir à cette idée de grâce. Et du coup, tous les participants et lui passent de la peur à l’admiration. Par ses fragments de phrases entrecoupées par ses silences et rythmées par des dizaines d’applaudissements d’approbation surgis de la salle, Obama illustre les transformations profondes produites par l’ouverture des cœurs dans l’action publique. Tout cela s’irrigue à partir « de ce réservoir de bonté en excès et d’une autre nature que nous sommes capables d’avoir les uns pour les autres […] si nous pouvons trouver cette grâce imméritée, tout devient possible ».

Le rituel de partage de la douleur se termine de manière inattendue, alors que le président Obama entonne l’hymne du réveil religieux de la fin du XVIIIe siècle, Amazing grace, qu’on peut réécouter sur YouTube. La trajectoire d’actions symboliques s’accomplit. L’émotion maximale se condense dans cette fusion par le chant. L’énergie nécessaire à la vie et à l’action commune après le drame est rendue disponible grâce au rituel tout à la fois civil et religieux. Cela aura été rendu possible par l’existence déjà ancienne de ce que l’on nomme « la religion civile américaine » (Robert Bellah).

Avant même la Révolution américaine, un grand récit de l’aventure coloniale a commencé à se développer, scrutant la destinée providentielle des colons venus chercher la liberté. Plurielle dans ses institutions religieuses, cette société allait énoncer une foi en Dieu permettant la cohabitation. Un déisme d’inspiration biblique s’exprimera ensuite dans sa Constitution et ses rituels civiques. Il fournit depuis lors le cadre symbolique fondamental liant les citoyens divers dans une même histoire.

Il est donc possible qu’une Cité séculière puisse encore aujourd’hui être le lieu d’une traversée religieuse des apparences lorsqu’elle tente de surmonter les paradoxes fondamentaux de son existence. Il faut sans doute pour cela disposer d’un mythe national le permettant. Qu’en est-il dans notre société sécularisée ? Serons-nous un jour capables de réinventer, ici, des rites civils qui sachent puiser à la puissance du sentiment religieux ?

Les rites au cœur du lien social

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