Relations Automne 2023 / Culture

Julie Perreault

Autopsie d’un mal de soi

Cet exécrable corps.
Dissection de la grossophobie
internalisée

Eli San
Montréal, Éditions du remue-ménage, 2023, 121 P.

Ce bref ouvrage propose une entrée bien particulière dans l’univers de la grossophobie. Loin des discours théoriques, c’est plutôt dans un style littéraire qu’Eli San nous invite à partager son expérience de femme grosse, doublée de la haine de soi qu’elle suscite chez elle. « Ce corps me pousse à hurler, mais je me contiens » (p. 7), écrit-elle dès la première phrase, donnant ainsi le ton à l’ensemble du livre.

Comme son titre l’indique, le procédé rhétorique mis en place par l’autrice est celui de la dissection du mépris du soi et de son image corporelle, qui passe ici par un regard acéré (et acerbe) sur les multiples étapes qui scandent la transformation d’un « corps mince » en un « corps gros ». Pas question pour elle de donner dans l’hypocrisie sur les sentiments qu’elle éprouve face à cette transformation non sollicitée et aux adaptations nécessaires pour vivre avec un corps qui lui est dorénavant étranger. « Est-ce que je peux avouer à quel point je me méprise avant de chercher à en comprendre les racines et faire pousser de jolies fleurs printanières sur mes bourrelets ? » (p. 9)

Les descriptions détaillées qui suivent — celles de son ventre et de ses seins « gonflés », des jeans usés prématurément par le frottement des cuisses entre elles, du mobilier qui devient inadéquat, de sa relation trouble avec son médecin ou de ses rapports sexuels avec son amoureux, pour n’en nommer que quelques-unes — visent en toute vraisemblance à susciter le malaise des lecteurs et des lectrices, témoins de la souffrance qu’elle porte en elle avec le poids des kilos. Cela est d’autant plus vrai que l’ouvrage est parsemé d’éclats de rage contre le caractère social de ce regard porté sur soi — « cette haine qui est la mienne, internalisée à force de pressions sociales, de publicités mensongères et d’injonctions à une féminité séductrice m’est imposée de l’extérieur ; elle est donc aussi la vôtre », semble-t-elle nous dire.

Mais ce malaise, réel, est aussi décuplé par la situation particulière de l’autrice. Car, en réalité, celle-ci fait moins l’autopsie de l’expérience d’un corps gros que celle de la transformation en un tel corps — et du rejet intérieur que cela entraîne (voire, déchaîne) chez elle. Ce corps, qui ne correspond pas à l’image acceptable qu’elle se fait d’elle-même, n’est pas elle, ne peut pas être elle, au risque de devoir remettre en question les démons grossophobes qui la hantent. Difficile d’y voir en ce sens une critique constructive, voire politique de la grossophobie. À quoi participe-t-on, consciemment ou inconsciemment, lorsqu’on entretient une grossophobie envers soi-même ?

Une façon de se réconcilier avec la proposition du livre, néanmoins, serait d’y apercevoir une mise en abyme de la peur, un regard en miroir sur la force de la sentence qui habite d’ores et déjà l’autrice, et dont elle ne peut se départir pour s’observer elle-même. Car la grossophobie internalisée s’apparente ici davantage à une angoisse de grossir, à une hantise de devenir soi-même la personne grosse que l’on méprise et de laquelle on se dissocie sans pouvoir (se) l’avouer. Suivant cette lecture, la haine qui dévore l’autrice ne lui serait réellement extérieure que là où elle se fait elle-même le dispositif social qu’elle dénonce, là où elle devient, littéralement, le préjugé qu’elle a elle-même internalisé. La peur réalisée jusqu’au bout et qui, à défaut d’être soignée et dépassée, ne peut conduire qu’au mépris de soi, à sa disparition comme sujet digne de ce nom. Et pourtant, l’autrice existe encore, en chair, en os, en sensibilité et en intelligence, ne serait-ce qu’à travers l’écriture.

S’il y a certainement du courage à se tenir dans une telle posture, la proposition du livre aurait toutefois gagné à être mieux explicitée par l’autrice elle-même. Parsemées dans l’ouvrage, les quelques références à la dimension sociale de cette haine de soi ne suffisent pas à régler la question et auraient mérité une analyse plus fine. San perçoit-elle jusqu’au bout la profondeur du biais grossophobe qui traverse son texte ? Un livre, donc, à parcourir en lecteur·trice averti·e.

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