Relations février 2005

Autochtones : blanc de mémoire

Marco Veilleux

Autochtones : blanc de mémoire

« Le colonialisme est historiquement radioactif. Il a une longue demi-vie qui continue d’empoisonner les relations entre les humains, même plusieurs générations après les faits. »

Steven Chaleston

Le précédent numéro de Relations a voulu rendre compte du processus à travers lequel les Premiers peuples tentent d’échapper à leur condition historique « d’exilés de l’intérieur », au profit d’une affirmation de leurs droits et de leur existence politique. Or, ce processus d’affirmation tire sa source et sa vitalité de son enracinement dans un vaste continent : celui de la mémoire. C’est ce dernier que notre second dossier sur les Autochtones se propose d’explorer.

Fruit d’une construction, c’est-à-dire d’une volonté d’organiser la conscience historique à travers une mise en récit, la mémoire n’est jamais « innocente ». En mettant en lumière certains faits et en en laissant d’autres dans l’ombre, elle révèle les choix et les intérêts de ceux qui ont le pouvoir d’énoncer, de contrôler et de diffuser l’interprétation officielle de l’histoire. Ainsi tributaire des rapports de force et de domination qui se trament au sein d’une société, la mémoire est une terre âprement disputée qui, de tout temps, a été colonisée par les « vainqueurs ».

De nos jours, grâce au sursaut de celles et ceux qui avaient été tenus jusqu’ici en marge de l’histoire, cet impérialisme est davantage reconnu et dénoncé. Les pages de ce dossier en témoignent. Elles donnent largement la parole à des Autochtones qui, tout en assumant la douleur et la révolte que recèle leur mémoire, aspirent maintenant à transformer cette dernière en une puissance de désaliénation. Mais une telle transformation est longue et périlleuse. Et elle ne se fait pas sans heurter les héritiers de « l’histoire officielle ».

C’est ainsi que Charles Coocoo, sans taire la colère qui l’habite par rapport au passé, nous parle du chemin d’avenir que représente, pour les siens, la progressive réappropriation de leur « autochtonité ». De son côté, Nancy Crépeau souligne combien la méconnaissance des effets pervers de la Loi sur les Indiens est à l’origine de l’attitude trop souvent hautaine et négative que des Canadiens et des Québécois entretiennent à l’égard des Autochtones. Pour sa part, Sylvie Vincent nous confronte aux récits de la tradition orale des Innus qui gardent vivant le souvenir du vol de territoire qu’ils ont subi au début de la colonie et qui, selon elle, se poursuit encore aujourd’hui. En contrepoint de ces textes, le « manifeste poétique » de la regrettée Jeanne-Mance Charlish n’est pas en reste. Il symbolise à lui seul la volonté radicale d’affirmation qui anime de plus en plus la conscience identitaire des Premières nations.

On le constatera ici, la parole autochtone peut libérer des charges d’agressivité, de ressentiment et même d’accusation. Comment pourrait-il en être autrement? Le chemin conduisant à la guérison de la mémoire, pour être authentique, ne saurait faire fi des injustices subies et de la souffrance éprouvée. Si la société et les gouvernements des Blancs ont trop souvent choisi de confondre l’oubli et l’indifférence avec la réconciliation, la reconnaissance des torts est désormais incontournable. Elle ne saurait cependant être suffisante. Comme l’indiquait déjà en 1996 le rapport de la Commission royale sur les peuples autochtones, le renouvellement des relations entre Autochtones et non-Autochtones, s’il doit reposer d’abord sur cette reconnaissance, doit aussi passer par le respect, le partage et la responsabilité.

Ces derniers principes sont certainement des balises sûres pour éviter de sombrer dans un piège dangereux : celui de condamner à jamais les Autochtones au statut aliénant de victimes et, ainsi, d’enfermer les non-Autochtones dans une culpabilité paralysante. René Boudreault l’évoque dans ce dossier : comme les autres, les Premières nations sont traversées par le pluralisme contemporain. De ce fait, elles doivent composer avec des tensions internes qui ne sont pas qu’imputables à la faute des Blancs. Ces tensions sont inhérentes aux défis que la condition moderne impose à tout peuple qui veut demeurer vivant.

De son côté, Denis Delâge nous conduit à mieux saisir la complexité de l’histoire. Remémorant l’interdépendance qu’il y avait entre Canadiens français et Autochtones au début de la colonie, il rappelle comment la Conquête est venue brouiller la nature de cette relation. Le colonisateur britannique a imposé aux Amérindiens un régime qui s’apparentait à l’apartheid. Pour ne pas subir le même sort, la fragile collectivité canadienne-française – devenue elle-même une société colonisée – a perçu que sa survivance passait par la négation de tout métissage avec ces derniers. Ce fut le début d’une tragique rupture de la mémoire.

Toutes proportions gardées, les blessures provoquées par la Conquête perdurent jusqu’à ce jour au sein des deux groupes. Elles contribuent d’ailleurs au malentendu persistant entre un nationalisme autochtone qui s’affirme de plus en plus et le nationalisme québécois. Pourtant, au Québec, Autochtones et non-Autochtones pourraient être solidaires d’un même combat : celui de faire droit aux aspirations identitaires et politiques des nations qui constituent ce pays. En cette solidarité, loge l’espérance de convertir enfin ce « blanc de mémoire » en un « je me souviens » assez généreux pour inclure l’avenir de tous. 


 

Autochtones : blanc de mémoire



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