Relations septembre-octobre 2019

Julie Perreault

Autochtones assassinées : un rapport qui fera date

L’auteure, candidate à la maîtrise en droit à l’Université d’Ottawa, est chargée de cours à l’Institut Simone-de Beauvoir de l’Université Concordia

L’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées a produit un rapport au caractère novateur et politique exceptionnel.

Le rapport final de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA), rendu public le 3 juin dernier, a suscité de nombreux commentaires dans les médias. L’emploi du terme « génocide » pour qualifier la relation historique entre l’État canadien et les peuples autochtones, notamment, de même que l’ancrage de la recherche dans une perspective de genre, ont fait l’objet de critiques plus ou moins favorables. Sans éviter de tels débats, je souhaite surtout offrir quelques clés de lecture méthodologiques et politiques du rapport, un exercice d’autant plus important que ses conclusions risquent d’être réactualisées à la lumière du rapport de la Commission sur les relations entre les peuples autochtones et certains services publics du Québec, attendu cet automne.

Soulignons d’entrée de jeu les traits les plus remarquables du rapport. Loin d’être une faiblesse, l’ancrage de l’analyse dans une perspective de genre constitue, au contraire, à la fois le caractère novateur et la force politique du rapport. Comme l’ont exprimé à plusieurs reprises ses rédacteurs, les faits accumulés au terme de l’enquête ne sont pas nouveaux – et c’est bien là le drame qui se profile derrière cette enquête nationale réclamée depuis près de 20 ans par les groupes de femmes autochtones et les organismes de protection des droits. Cependant, c’est la première fois que l’on « ose » présenter les résultats d’une commission d’enquête fédérale en empruntant une méthodologie et des cadres d’analyse résolument féministes, donnant ainsi voix à l’expertise des femmes, des filles et des personnes 2ELGBTQQIA[1] touchées par la tragédie. Comme on le fait remarquer d’ailleurs avec justesse, les « recommandations portant précisément sur des causes profondes » de la violence contre ces personnes, comme l’exige le premier mandat de l’enquête, « ont déjà été formulées à maintes reprises, et peu de choses ont changé » (p. 131). Dans les circonstances, une « analyse sexospécifique et culturellement pertinente » (p. 129) de la situation, réclamée par l’ensemble des organisations reçues en audience, s’imposait, d’autant qu’elle répondait au second mandat de l’enquête, qui consistait à évaluer les réponses institutionnelles aux tragédies vécues spécifiquement par les femmes autochtones et leurs familles.

Poser le regard sur cet aspect de l’étude aide en outre à comprendre la portée éthique et politique des cadres d’analyse choisis par les commissaires. Ces cadres – relationnel, intersectionnel et des droits de la personne – ont été utilisés aussi bien lors des audiences sur le terrain que dans l’analyse des résultats. Les commissaires ont ainsi fait le pari d’entendre d’abord les voix et de reconnaître l’expertise des femmes, des filles et des personnes 2ELGBTQQIA autochtones, celles des survivantes comme celles des familles, en plus d’experts et d’expertes communautaires, d’universitaires et de féministes autochtones, plutôt que de procéder par contre-interrogatoires, comme leur permettaient leurs pouvoirs d’enquête (ce qui leur a toutefois valu des critiques). Ce faisant, la démarche a permis de documenter une somme importante d’expériences de violations historiques et contemporaines des droits de la personne (plus de 2 380 personnes ayant pris part à l’enquête), lesquelles ont servi de base à l’analyse des effets conjoints du racisme, du sexisme (incluant les préjugés attachés aux multiples identités de genre) et du colonialisme sur la vie, le bien-être et la sécurité des personnes visées par l’enquête.

La méthodologie a son importance. Dans ce cas-ci, elle permet de mieux comprendre le sens des conclusions présentées dans le rapport et de prendre conscience de la prise de pouvoir que celles-ci signifient pour les femmes, les filles et les personnes 2ELGBTQQIA autochtones qui les ont exprimées. Ce qui peut ressembler à de simples demandes – 231 « appels à la justice » adressés à divers gouvernements, organismes et institutions – procède de vérités profondes, dont dépend la vie quotidienne de milliers d’individus et de communautés entières.

Par-delà ces enjeux méthodologiques, les résultats les plus probants de l’enquête sont à trouver à mon avis dans l’analyse qu’elle a faite des causes structurelles et continues de la violence de genre, ainsi que dans les quatre domaines d’action (culture, santé, sécurité, justice) qu’elle identifie comme prioritaires. Ce cadre permet de saisir la particularité des expériences coloniales individuelles tout en les ancrant dans un même héritage structurel et institutionnel. La force politique du rapport réside quant à elle dans le potentiel d’affirmation qui le traverse, et qui vise à inscrire l’analyse, comme les « appels à la justice », dans l’architecture des droits de la personne et du droit international. L’emploi du terme « génocide » pour décrire l’expérience canadienne prend ici tout son sens ; c’est là cependant le sujet d’un autre article.

[1] Acronyme qui englobe les identités suivantes : bispirituelle, lesbienne, gaie, bisexuelle, transgenre, queer, en questionnement, intersexe et asexuelle.

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