Relations janvier-février 2015

Contrôle social 2.0

2 janvier 2015 Jean-Claude Ravet

Auschwitz aujourd’hui

Il y a 70 ans, le 27 janvier 1945, les tanks russes entraient à Auschwitz. Le camp d’extermination nazi avait été déserté quelques jours plus tôt par les SS, entraînant avec eux des dizaines de milliers de détenus en loques et affamés dans un exode forcé, au cours duquel un grand nombre moururent de froid et d’épuisement – ou achevés sur le bord de la route par leurs gardiens (voir Ida Grinspan, J’ai pas pleuré). Seuls quelques centaines de survivants malades ou agonisants purent accueillir leurs libérateurs. Parmi eux Primo Levi, à qui l’on doit Si c’est un homme, l’un des tout premiers témoignages de l’horreur des camps, publié en 1947 dans la plus totale indifférence.
 
Le monde allait petit à petit découvrir la « fabrique industrielle de cadavres » (Günther Anders) que le régime nazi avait mise sur pied méticuleusement, là comme en d’autres lieux aux noms qui font autant frémir : Birkenau, Buchenwald, Dachau, Treblinka… Des millions de juifs, mais aussi des tziganes, des homosexuels, des opposants politiques, furent méthodiquement déshumanisés et exterminés, pour la plupart, dans les chambres à gaz, puis brûlés dans les fours crématoires comme des « déchets de l’humanité ».
 
Auschwitz, dont le nom évoque à lui seul la monstruosité nazie, a marqué au fer rouge l’histoire contemporaine. Le progrès apporté par la modernité et les Lumières révélait qu’il pouvait aussi prendre la forme d’une destruction et d’une déshumanisation sans limites. Les bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki, par l’aviation américaine, en août 1945, allaient confirmer cette vérité tragique. Nous savions désormais que rien n’est à l’abri du pire. Plus encore, l’enfer sur terre peut prendre la forme d’une entreprise planifiée, certes monstrueuse, mais parfois sans haine, comme Himmler, le chef des SS, l’exigeait de ses soldats, d’implacables exécuteurs d’ordres, sans état d’âme, au service d’une Idée et de la mort.
 
Et pourtant, cette vérité ne semble pas avoir pénétré profondément notre conscience : les 70 ans de la révélation d’Auschwitz sont, en effet, d’une jeunesse terrifiante. Un peu comme si Auschwitz n’avait jamais eu lieu, le monde continue encore d’être broyé par une Idée dont on mène jusqu’au bout la logique inhumaine. Celle-ci n’est plus raciale, mais cette fois économique et financière, servie aveuglément par une armée de technocrates consciencieux et besogneux, jouant avec le sort des multitudes et de la Terre – délocalisations, chômage, appauvrissement, accaparement des richesses et destruction des écosystèmes – comme avec les chiffres d’une colonne comptable. L’emprise de la rationalisation, transformant la société en un parc industriel dédié à la production et à la consommation effrénées du vide, où est étouffée l’odeur de la vie et de la terre, creuse un abîme entre une élite de « surhommes » à qui tout est dû et des populations entières devenues superflues. La torture même, grâce à « l’efficacité » dont elle se drape, devient sinon respectable, tolérable et utilisée sur des ennemis déshumanisés.
 
Faire mémoire d’Auschwitz, n’est-ce pas dès lors se laisser radicalement ébranler par ce qu’il dévoile? Cet ébranlement ne laisse rien d’intact, pas même l’image de Dieu et notre rapport à lui, dépouillé des oripeaux d’une toute-puissance hideuse en ce qu’elle évoque celle des Maîtres du monde et ferme les yeux devant le massacre d’innocents. N’est-ce pas aussi habiter humblement mais résolument notre fragile humanité, où se loge certes, en germe, le mal radical, mais surtout l’amour du monde? Cela ne peut se faire qu’en assumant et en célébrant la fragilité humaine, à travers des liens d’amitié, de solidarité et d’entraide; en dressant des institutions fondées sur la justice, la liberté et la dignité humaine, qui nous préservent des « rapaces » décidés à s’abandonner à leur fantasme de domination; en reconnaissant que nous sommes partie prenante du monde et par là responsables de veiller soigneusement « au maintien de ce qui existe et à son enrichissement – par opposition à son avilissement, son appauvrissement et sa destruction » (Michel Freitag).
 
Se laisser pénétrer par la « vérité » d’Auschwitz signifie peut-être finalement se considérer soi-même survivant et rescapé, porteur, par le fait même, d’une dette immense. Celle de témoigner haut et fort, au nom des sacrifiés sur l’autel d’une Idée ou d’une idole, d’une volonté insatiable de vivre.



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